Le gaga ou le plaisir dans l’effort, interview de Kévin Pouzou soliste au Staatsballett Berlin

En ce début de saison, le Berliner Staatsballett a invité le chorégraphe israélien Ohad Naharin, directeur de la Batsheva Dance Company de Tel Aviv depuis 1990. L’occasion pour la jeune troupe berlinoise de plonger dans la danse gaga, baptisée ainsi par Naharin en souvenir du premier mot qu’il aurait prononcé. Véritable révolution, le gaga cultive le style propre de chaque danseur et danseuse en « écoutant ses sensations, en se connectant avec l’animal qu’ils-elles sont« .

Kévin Pouzou, Solotänzer (l’équivalent peu ou prou de Premier Danseur) du Staatsballett, nous raconte cette expérience aussi formatrice qu’étonnement nouvelle…

Danseurs gaga en cours © Ascaf
Danseurs gaga en cours © Batsheva Dance Company / Ascaf

Léa Chalmont-Faedo : La danse gaga rompt-elle avec la danse classique ?


Kévin Pouzou : Le gaga n’a rien à voir avec le classique, tout le monde peut danser du gaga car nous avons tous une idée de notre corps et de notre personne. Mais si en danse classique, la rigueur mène à la liberté du mouvement, à l’inverse, en gaga, la liberté du mouvement amène à une technique. En ce sens, le gaga est beaucoup plus proche du contemporain. Pour moi, c’est même un approfondissement de la danse contemporaine. Au CNSM de Paris où j’ai été formé, on profitait des enseignements contemporain et classique mais si j’avais eu, à l’époque, des cours de gaga, j’aurais eu une toute autre approche du contemporain. Ohad Naharin a en somme matérialisé les idées du contemporain chères à Graham et Cunningham.

Comment Ohad Naharin a-t-il approché le Staatsballett et ses danseurs ? Leur laisse-t-il une grande marge de manœuvre ? Quel rôle joue l’improvisation dans le gaga ?

Deux assistantes de la Batsheva Dance Company sont venues et ont donné un workshop gaga à toute la troupe en début de saison. Une sorte de cours d’initiation qui s’est vite développé en atelier chorégraphique. Puis, les effectifs ont été réduits au fil des jours, certains danseurs étant moins « adaptés » au gaga. Ce que Naharin et son équipe observe surtout, c’est l’ouverture d’esprit des danseurs envers le gaga. Par exemple, ça ne les intéresse pas de savoir qui est le ou la meilleur-e danseur-se pour interpréter le rôle. L’important c’est l’évolution du mouvement à travers sa recherche personnelle : on affirme son individualité, le fait d’être une entité en soi, d’où l’improvisation. Mais si chacun exprime son état unique cela signifie, aussi, qu’on est en fin de compte similaire dans l’ensemble.

Kévin Pouzou (à droite) - Vielfältigkeit. Formen von Stille und Leere. de Nacho Duato © Fernando Marcos
Kévin Pouzou (à droite) – Vielfältigkeit. Formen von Stille und Leere., Nacho Duato © Fernando Marcos

Donc le gaga se définirait plus comme un simple plaisir de bouger ? Mais y a-t il une partie du corps prédominante dans le mouvement gaga ?

Oui et non, tout est sollicité, en interaction : le sol, l’air, l’espace intérieur et extérieur, les bras, le dos. Le gaga n’est régi par aucune règle si ce n’est celle de la liberté pure du mouvement, qui peut être engendré par n’importe quelle partie du corps, qui crée une réaction dans n’importe quelle autre partie du corps. Pendant les workshops, on nous a proposé une approche philosophique du plaisir à l’état pur : « Reconnectez-vous avec le plaisir, sentez que votre bassin est la partie du corps qui engendre le mouvement, puis, léchez-vous les dents comme si vous vous délectiez d’un mets sucré ! » Et c’est très agréable de se rappeler, d’un coup, qu’il faut prendre du plaisir en dansant.

Parle-nous de Secus ? Est-ce une œuvre engagée ?

C’est un extrait d’une pièce en trois parties intitulée Three. Secus se compose de séquences chorégraphiées par Naharin, je dirais à 70%. Le reste est le résultat d’improvisations chorégraphiées par les danseurs. Voilà pourquoi tous les Secus programmés de par le monde sont différents, même si la trame, elle, reste identique. Secus ne répond à aucune narration mais évoque une recherche philosophique, comme si le spectateur se trouvait devant une œuvre d’art abstraite. Libre à vous d’interpréter cette constellation de messages. Côté musique, je ne pense pas qu’elle joue un rôle primordial dans le gaga. La partition est simplement une sorte de vague qui nous porte vers le mouvement, sur laquelle notre gestuelle surfe. D’ailleurs, nos premiers cours de gaga se sont déroulés dans un silence absolu. À travers ce non-stop du mouvement, le corps s’installe dans un rythme reposant et dynamique à la fois. C’est comme être dans un club avec un bon DJ qui sait quand donner quoi.

Allez-vous continuer le gaga après que Secus soit entré au répertoire ?

Je ne sais pas mais les workshops, en amont de la première, sont la condition sine qua non pour pouvoir compter des œuvres de Naharin au répertoire de la troupe. Et puis, les danseurs ne doivent pas se regarder dans les miroirs, ainsi se rapprochent-ils plus de la vérité de leur danse. Tout cela est stipulé dans le contrat : c’est strict mais c’est très bien !

© Fernando Marcos
© Fernando Marcos

 

Tu es depuis sept ans au Staatsballett. D’abord Malakhov puis Duato, le changement est grand ? Qu’attends-tu des nouveaux choix chorégraphiques du directeur ? Manque-t-il un répertoire plus contemporain ?

Il pourrait y avoir des chorégraphes plus « contemporains », mais rien ne dit qu’on n’en aura pas un jour. Duato sait qu’il est à la tête d’une troupe de formation classique, aux notions de contemporain assez approximatives. Je le trouve très compréhensif de nous donner un temps d’adaptation. À Munich, 40 danseurs ont été renvoyés au changement de direction : c’est radical ! [Ndlr : Igor Zelensky prendra la direction du Bayerisches Staatsballett à la saison 2016-2017].

Duato a voulu conserver les danseurs tout en sachant qu’il devait nous fournir des pièces pour nous éduquer, tel Vielfältigkeit. Formen von Stille und Leere. White Darkness a été un choc pour la compagnie mais cela a été aussi très productif. Il a créé Static Time avec son langage actuel que nous parlons désormais. Avec l’approche du gaga, on apprend comment bouger en moderne, ce qu’on n’a jamais fait avant. Je me crois assez ouvert d’esprit pour examiner les choses de manière positives et constructives : je vois plutôt un verre à moitié plein qu’à moitié vide ! Et puis, Duato fait également attention à la santé des danseurs. Il a renoncé à certaines tournées et à une création parce qu’il nous manque cruellement du temps. Son optique : mieux vaut moins de productions de bonne qualité que trop de productions de mauvaise qualité. Douze d’entre elles sont programmées cette saison : on court de la Deutsche Oper à la Komische Oper en passant par le Schiller Theater, mais on n’est pas la priorité et on se contente des restes pour les répétitions générales. Il arrive souvent d’avoir un mois de temps entre la répétition générale et la première. C’est le problème de Berlin que Munich n’a pas, que Stuttgart n’a pas [Ndlr : le Staatsballett de Berlin est le résultat d’une fusion de trois compagnies de ballet en 2004 : les Staatsoper et Komische Oper de l’ex Berlin-Est et la Deutsche Oper de Berlin-Ouest. Le Staatsballett réside désormais à la Deutsche Oper tout en continuant à se produire dans les deux autres institutions. Il n’y a qu’une troupe de ballet pour ces trois maisons d’opéra].

La compagnie ne compte aussi que 80 danseurs et danseuses : rien à voir avec l’Opéra de Paris ou le Bolchoï ! J’ai envie de dire au public, étrangement frustré : « Prenez patience !« 

 

Duato / Kylián / Naharin à la Deutsche Oper. 22, 23, 27 et 29 octobre. 4 et 11 novembre. Reprise en mars 2016.
Plus d’infos sur le site du Berliner Staatsballett

Images de Une : danseurs gaga en compagnie de Ohad Naharin © Gadi Dagon

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