Bolshoi Babylon, entre série noire et fierté auréolée

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D’ineffables inégalités aux réformes refoulées, le Bolchoï reflète une société russe malade. Ou serait-ce plutôt son gouvernement, plus corrompu que jamais ? Le documentaire de Nick Read Bolshoi Babylon retrace brièvement (peut-être trop) l’histoire de cette institution mastodonte (sa jauge peut accueillir jusqu’à 2 000 spectateurs et sa scène de 22 mètres de profondeur, 400 artistes !) qui a toujours été le plus fidèle porte-parole de la Russie. Le réalisateur se focalise principalement sur l’attentat commis sur l’ex-directeur du Bolchoï, Sergueï Filine, agressé à l’acide le 17 janvier 2013. Brûlé au troisième degré, le quadragénaire perd quasiment la vue. Pavel Dmitritchenko, un soliste de la troupe, est reconnu coupable et condamné à six ans de prison. Plus d’une centaine de collègues de Dmitritchenko s’empressent alors de signer une pétition en sa faveur… Le Bolchoï n’en aurait-il pas fini de ses conflits internes qui font toujours rage depuis des années ?

 

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Bolshoi Babylon, Nick Read. Le Lac des cygnes © polyband

 

Le documentaire s’ouvre sur l’Acte III de La Bayadère. Trente-deux bayadères en tutus et voiles blancs serpentent la scène en ponctuant d’arabesques la descente. Une voix off rappelle que le Bolchoï est l’un des emblèmes de la Russie, tout autant que la Kalachnikov. C’est pourtant l’intemporel Bolchoï que Dmitri Medvedev, le président du gouvernement russe interviewé plus loin dans le documentaire, n’hésitera pas à qualifier « d’arme secrète russe ». Nick Read a dû couper beaucoup de scènes et d’entrevues. Difficile de garder l’essence du propos, et surtout de savoir où le réalisateur veut en venir vraiment. Tout du moins en début de documentaire. Son cœur oscille entre filmer l’esthétisme de cet univers intouchable et enquêter sur les conflits internes de la compagnie… et les egos de ses protagonistes ! Car que serait la danse sans cette concurrence narcissique, cette fixation affective que les danseurs portent à eux-mêmes ?

Première évidence. Ainsi, Sergueï Filine a de tout temps été en concurrence avec Nikolaï Tsiskaridzé (qui se rêvait directeur du Bolchoï), déjà lorsque les deux danseurs étaient au summum de leurs carrières. Nommé directeur, Sergueï Filine aurait tenté d’évincer la danseuse Angelina Vorontsova, compagne de Pavel Dmitritchenko et protégée de… Nikolaï Tsiskaridzé, à l’égocentrisme plus que notoire (et nommé depuis à la tête de la prestigieuse école Vaganova, à Saint-Pétersbourg) ! Que voulez-vous, il en est obligatoirement ainsi quand on passe sa vie, depuis son plus jeune âge, devant un miroir… Au tableau des égocentriques, dommage que Nick Read ait zappé l’étoile Svetlana Zakharova, qui aurait pu nous expliquer pourquoi elle a renoncé à danser Eugène Onéguine de John Cranko. Les répétiteurs du ballet, venus du Ballet de Stuttgart, n’ont pas voulu lui donner la première. Vexée, Svetlana Zakharova a tout simplement fait la grève…

Bolshoi Babylon, Nick Read © polyband

Bolshoi Babylon, Nick Read. Maria Alexandrova © polyband

 

Et plus la compagnie est grande, plus elle compte son lot d’incompréhensions, d’invraisemblances et d’injustices. Une danseuse, aussi excellente soit-elle, ne prendra du galon qu’en étant dans les petits papiers de la direction. Certains disent qu’il faut coucher, d’autres sont parvenus au sommet sans promotion canapé. Le soliste américain David Hallberg doit changer de partenaire parce que son directeur lui propose, Hallberg ne demande pas pourquoi ? Il accepte sans broncher. Surtout ne pas faire de vagues, sinon il se peut qu’on tombe en disgrâce. Tout est possible au Bolchoï, même les pots-de-vin ! La première soliste Anastasia Meskova, mère célibataire, le sait mieux que quiconque. En néophyte, Nick Read aborde cette palette de destins qu’il explore avec une certaine naïveté. Il en ressort une seconde évidence : la vie d’un danseur ou d’une danseuse n’a rien à voir avec la réalité d’un individu lambda, et Meskova de le souligner : « Je passe plus de temps au Bolchoï que chez moi, j’en perds beaucoup de réalités. Ce qui se passe sur scène se transbahute souvent dans nos vies et ça tourne à la tragédie… » Leurs vies, c’est le Bolchoï : danser n’est pas un travail, c’est bien plus que cela. Une religion, une abnégation.

Ce que Nick Read a cherché, en troisième choix, à mettre en évidence, c’est cette opposition est-ouest. Le documentaire a été tourné à l’aube de la crise ukrainienne. Le réalisateur britannique aurait pourtant été « pleinement autorisé à filmer, alors que les relations entre la Russie et l’Europe se dégradaient. » Read relate toutefois un souhait du nouveau directeur du Bolchoï, Vladimir Ourine, qui a pris ses fonctions suite à l’agression commise sur le directeur artistique Sergueï Filine. Jusqu’alors directeur du théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, Ourine aurait demandé à Read «  d’être loyal ». Il faut connaître les différends entre Ourine et Filine (ce dernier, alors danseur à son apogée, a quitté le théâtre Stanislavski pour le Bolchoï, laissant Ourine amer…) pour comprendre l’atmosphère post agression, toute aussi malsaine qu’avant. La scène de réunion transpire de tensions. Filine tente de défendre la création d’une salle dédiée au Pilates. Ourine lui interdit de parler pendant que certains danseurs gloussent sous son nez… Maria Alexandrova, elle, ne rit pas. L’étoile, qui a connu une rupture du tendon d’Achille en pleine représentation de La Bayadère à Londres, sait combien les gymnastiques douces agissent à la fois sur le corps et l’esprit. En répétition, la soliste peine encore à terminer sa variation d’Odette

Bolshoi Babylon, Nick Read. Sergueï Filine © polyband

Bolshoi Babylon, Nick Read. Sergueï Filine © polyband

 

Filine est certes un être compliqué, au caractère byzantin. Au cours du tournage et suite à son agression, il a compris que sa réputation était de plus en plus piétinée. Victime ou voyou ? Assurément un peu des deux. Mais il représentait avant tout l’ouverture, et oui, une certaine modernité à l’occidental, indiscutable au niveau médical. Au niveau artistique, sous la direction de Filine, le Bolchoï a accueilli des danseurs et des chorégraphes étrangers. La Dame aux Camélias de John Neumeier et Eugène Onéguine de John Cranko figurent enfin au répertoire. Le Moldave Radu Poklitaru et le Britannique Declan Donnellan ont présenté Hamlet. Cerise sur le gâteau, Jean-Christophe Maillot a créé La Mégère apprivoisée pour la compagnie russe.

Intrigues, jalousies, révoltes… c’est de réformes et de mesure dont le Bolchoï a besoin ! Mais aujourd’hui, il est très difficile de dire si la nouvelle direction artistique de Mahar Vaziev ira dans cette voie. Entre non-dits ou on-dit, la direction du Bolchoï s’avère délicate. Mais que penser de l’Opéra de Paris ? Ce documentaire laissera sans doute les néophytes sur leur faim. Les balletomanes, sans pour autant en apprendre davantage, salueront la perspicacité universelle de cette réalisation limpide.

 

Sortie en Allemagne le 21 juillet (malheureusement aucune sortie en salles prévue en France)

Bande annonce sur YouTube
Documentaire de Nick Read disponible en streaming ou en DVD (VO) sur Amazon.co.uk
Plus d’infos sur le site du film ou sur la page Facebook

 

Crédits Image de Une : © polyband

Fondatrice de BERLIN POCHE, magazine culturel des francophones, pigiste indépendante, Léa travaille en tant que bookeuse pour l'agence LE TRAIT D'UNION. Formée au Conservatoire de Tours, elle danse depuis l’âge de quatre ans.

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