À Berlin, Toula Limnaios explore son espace-temps

En 1996, la danseuse grecque Toula Limnaios et le compositeur Ralf R. Ollertz fondent la cie. toula limnaios. En 2003, la troupe s’installe à la Halle Tanzbühne et devient vite une figure de proue de la danse contemporaine berlinoise. En spécialiste des états d’âme, Toula Limnaios explore angoisses et amours, peurs et désirs. Elle aspire à une sensibilité toute particulière du mouvement qui ne s’opère pas sans tension : l’effort est perceptible à chaque instant. Une sorte de pulsion de vie qui met en mouvement chacun des protagonistes.

Sa dernière création, minute papillon (en français dans le texte), parle du temps, entre cadence délirante et nostalgie de la pause. Une société anxieuse et pressée qui part à la dérive. On ralentit peu et on s’enfuit trop. En référence aux papillons, qui volent rapidement mais qui jamais ne se posent, ou que rarement, l’expression française signifie qu’une personne doit prendre son temps pour réfléchir, qu’elle doit apprendre à être patiente. Toula Limnaios transforme la danse en forme d’art dynamique, vitale, épileptique et laisse débouler des saynètes plus ou moins absurdes mais toutes absorbantes. Il est d’ailleurs délicat de se concentrer sur toutes à la fois…

minute papillon, cie. toula limnaios © cyan
minute papillon, cie. toula limnaios © cyan

Trois danseurs (Daniel Afonso, Leonardo D’Aquino et Hironori Sugata) et trois danseuses (Katja Scholz, Karolina Wyrwal et Inhee Yu) prennent étrangement le temps de faire la queue devant un échafaudage. Évanescente, Inhee Yu s’y suspendra plus d’une fois pendant les 75 minutes de cette performance haletante. Telles des particules pailletées, les danseurs amoncellent l’espace. Sans cesse charriés, entraînés, épuisés par le flux de mouvements, leurs corps jonchent la scène recouverte de terre poussiéreuse et d’un peu de pelouse synthétique. Ils disparaissent aussi, comme cette soliste engloutie par le manteau de son partenaire. Énigmatique, la chorégraphie s’arme de duos allégoriques comme celui où un couple siamois immortalise le plus long baiser jamais dansé à ce jour. Les amoureux s’enlacent avec tendresse, s’escaladent avec acrobatie, se ruent violemment sur le sol.

Autre duo poignant : la puissante Karolina Wyrwal, bouche et yeux scotchés, se laisse guider par la voix de Daniel Afonso. Cette marionnette virevoltante s’abandonne dans ses chutes et ses portés, en toute confiance… aveugle ! Toula Limnaios aime mettre tous les sens à contribution. Ainsi, les voix et les langues emplissent l’air enfumé par la terre : deux danseuses monologuent en polonais et en coréen. Pendant ce temps-là, Leonardo D’Aquino et Katja Scholz, en tête à tête, se blottissent l’un contre l’autre. Elle enlève ses talons aiguille et lui dicte ce qu’il doit faire : « Serre-moi, va-t-en, tombe, reviens… ». Puis, ils se balancent sur un banc.

minute papillon, cie. toula limnaios © Cyan
minute papillon, cie. toula limnaios © Cyan

Ralf R. Ollertz saupoudre le tout de nappes de sons électro, qui se fondent avec les corps, en complète harmonie avec l’espace. Fantomatiques, quelques notes de partitions pour piano, signées Schumann et Schubert, se laissent entendre au loin, soulageant la dissonance de notre monde, tendrement angoissante. Tout comme cette scène finale où Hironori Sugata, du haut de son échafaud, assomme de terre volatile les trois danseurs survivants, récalcitrants au mouvement… À chaque nouvelle pièce, le public, conquis, sort la tête remplie d’images ingénieusement fertiles, car Toula Limnaios sait indéniablement se renouveler : une chorégraphe papillonnante, à cocooner !

minute papillon trailer from cie. toula limnaios on Vimeo.

Où et Quand ?

Halle Tanzbühne Berlin, du 27 au 29 novembre, du 3 au 6 et du 10 au 13 décembre 2015.

Crédits Image de Une : © Cyan

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