Potsdamer Tanztage

Douze représentations, de nombreuses premières, divers workshops et concerts : la Tanzfabrik de Potsdam est devenue l’antre de la danse contemporaine lors de la 26ième édition des Tanztage, qui se sont déroulés du 25 mai au 5 juin ! Un festival qui étudie les manières d’interagir avec le public, de renouveler le mouvement, d’approfondir l’improvisation, en quête d’une danse sociale et engagée…

For The Sky Not To Fall, Lia Rodrigues © Sammi Landweer
For The Sky Not To Fall, Lia Rodrigues © Sammi Landweer

 

Lia Rodrigues / For The Sky Not To Fall

En invitée phare de cette édition, Lia Rodrigues est (re)venue à Potsdam présenter sa toute dernière pièce, For The Sky Not To Fall. De formation classique, la chorégraphe brésilienne a fondé en 1990 sa compagnie contemporaine à Rio, la Companhia de Danças. Proche de Maguy Marin, Lia Rodrigues aime aussi faire mûrir son travail au sein de lieux aux contextes sociaux difficiles, comme dans la favela de la Maré. Ses chorégraphies évoquent son rapport à la société, à la politique. Leur fil conducteur ? Un lien profond entre l’objet artistique et celui qui le contemple. Lia Rodrigues cherche à « métaphoriser une certaine idée du collectif fait d’espoir, de compromis, de discussions et d’énergie. » Ses danseurs évoluent souvent nus au milieu des spectateurs, comme pour mieux partager des sensations communes, originelles. En 2005, avec Incarnat, la chorégraphe avait déjà fait couler du ketchup, tentant de colmater ce sang, de panser des plaies. Dans For The Sky Not To Fall, les matières motrices sont le café, la farine et le curcuma, diffusés ici et là…

Préalablement invité à déposer ses affaires personnelles au vestiaire et armé d’une serviette, le spectateur entre dans une salle vierge, sans sièges ni tréteaux. Aucun gradin, aucune scène. Très vite, les dix performers se disposent en rang, recréant ainsi la séparation entre acteurs et spectateurs. Sculptés, modelés par une pertinente lumière plus ou moins tamisée (signée Nicolas Boudier), les corps nus, imbibés de café, rampent vers le public. Pénétrants, leurs regards rencontrent ceux de spectateurs, s’infiltrent dans chacun de nous, silencieusement. Il se dégage une énergie simple, une unité dans l’altérité, une mise à nu qui opère peut-être trop longtemps. Puis, les danseurs s’aspergent d’eau et se couvrent le visage d’un chiffon humide. Ils chuchotent ou hurlent, nous laissant perplexes, voire gentiment apeurés. Ils se dispersent dans le public, se glissent animalement entre nous, et finissent par se rassembler.

For The Sky Not To Fall, Lia Rodrigues © Sammi Landweer
For The Sky Not To Fall, Lia Rodrigues © Sammi Landweer

 

Les corps se rhabillent, le ton monte en puissance, en surexcitation générale. Les trois derniers quarts d’heure exposent un travail collectif qui prône l’expérimentation, entre halètements corporels et expressivités bestiales. Les danseurs, comme possédés, troublent par leur tonicité extrême : les visages se déforment, les corps se déconstruisent, jamais le mouvement ne s’arrête. Le rythme binaire des pieds nous emporte dans un espace sonore et sensoriel. L’unité se respire, se répand comme une traînée de curcuma, exaltée par la vigueur des danseurs. Une pièce intrigante dont le format de 80 minutes aurait pu être toutefois plus court… En fin de spectacle, Lia Rodrigues est venue en personne dénoncer « l’actuel putsch politique brésilien », et exhorter le spectateur à oser, à être courageux, à revendiquer son droit de citoyen.

Thomas Hauert / Inaudible

Également invité aux Tanztage : le chorégraphe suisse installé à Bruxelles, Thomas Hauert, qui a dansé auprès d’Anne Teresa De Keersmaeker, Gonnie Heggen, David Zambrano et Pierre Droulers. En 1997, Thomas Hauert a fondé sa compagnie, ZOO, ainsi dénommée car selon lui « nous sommes des animaux qui venons voir les danseurs comme au zoo ». Le chorégraphe aime explorer les liens danse/musique, a fortiori les tensions possibles entre ordre et désordre, liberté et contrainte, groupe et individu. Avec Inaudible, il se penche sur l’interprétation d’une partition de George Gershwin : le Concerto en fa pour piano et orchestre (1925), mixé par endroit par Mauro Lanza. Pendant 80 minutes, six danseurs vont ainsi charrier leur lot de de gestes et d’expressions, sur fond d’extraits de films des années 20-30. Une pièce où l’improvisation structurée est mise en relation avec la musique : un signe égale un son. C’est ce que l’on nomme le procédé de « Mickeymousing », en référence aux films de Disney où la musique accentue le mouvement. En danse, il définit un mouvement en adéquation avec la musique.

 

Inaudible, Thomas Hauert © Gregory Batardon
Inaudible, Thomas Hauert © Gregory Batardon

 

La traduction de lignes mélodiques en mouvements peut intriguer, voire offusquer. Certains n’y voient même aucun intérêt. Je trouve le pari plutôt réussi car les danseurs se jettent spontanément dans cette transcription improvisée, en apportant une attention toute particulière à mémoriser les moindres recoins de cette partition, musicalement foisonnante. Ils convertissent la musique corporellement, en déjouant toutes les attentes. Bien sûr, il est difficile de ne pas tomber dans la redondance de pas et d’offrir une créativité corporelle continue pendant une heure vingt de spectacle. Le spectateur peut se lasser. Déjà-vu : les ensembles en slow-motion où les corps s’entremêlent et les pieds se chevauchent. Inaudible n’en reste pas moins d’une variété chorégraphique détaillée, mouvante, qui enrichit indéniablement l’écriture musicale. Une ode aux analogies, interactions et différences entre la musique et la danse.

Yasmeen Godder / Common Emotions

Formée à New York (où elle a grandi), l’Israélienne Yasmeen Godder crée depuis 2007 tous ses projets et activités à Jaffa. Avec Common Emotions (dont on vous a déjà parlé), elle nous propose une performance-expérience d’une heure où six danseurs (trois hommes, trois femmes) se livrent tout d’abord au public, sans pudeur. Ensuite, ils invitent les spectateurs à fouler cette scène-laboratoire. Pris au piège, le spectateur volontaire passe tout d’abord derrière un mystérieux rideau-patchwork. On lui indique la marche à suivre pour se libérer sur scène, en criant « Stop ! » ou en écartelant, à plusieurs, un danseur. Affranchi, le spectateur est alors favorisé à aller au-delà de ce qu’il pense, et sa perception du monde ne peut en être qu’élargie. Apothéose finale : les danseurs, individuellement, délaissent la scène et choisissent leur cible dans le public, pendant qu’un des danseurs motive le gros des troupes à prendre son pouls, puis ceux de leurs voisins. Le rire, intériorisé ou extériorisé, prend place sur scène et devient très vite communicatif. Les corps s’enchevêtrent, ventres contre têtes, pour mieux le ressentir…

Common Emotions, Yasmeen Godder © Maurice Korbel
Common Emotions, Yasmeen Godder © Maurice Korbel

 

Yasmeen Godder cherche le dialogue, l’échange, l’impact. Elle sonde ces relations qui se font et se défont, ces sentiments individuels et collectifs qui naissent et évoluent tout naturellement. Elle s’amuse à figer le moment où nous sommes vraiment nous-mêmes. En tant que chorégraphe méticuleuse, elle s’attache à explorer, à malaxer chaque partie du corps de ces danseurs charismatiques, aux personnalités variées : les corps tremblent, chutent en grands pliés, s’agenouillent, s’étirent en équilibres, les mains incantatoires se dirigent vers le ciel, les cheveux s’effleurent ou se tirent. Les pas s’enchaînent et se répètent en ensemble, en trio ou duo. Selon Godder, il est important « de créer comme une sorte de lexique de mouvements, cela donne au public le sentiment de découvrir un type de langage dont il comprend peu à peu le vocabulaire. »

Et c’est en se rapprochant des danseurs et de leurs corps qui interagissent entre eux, que le spectateur s’émeut, s’ouvre à l’autre. Il se sociabilise en se heurtant à la confondante dualité, unie dans l’émotion. Une performance authentique, organique, sacrée.

 

OÙ ET QUAND
La pièce de Lia Rodrigues est en reprise à Berlin au HAU2, les 7 et 8 juin

La pièce de Thomas Hauert sera donnée le 25 juin pendant la Biennale de Venise au Theatro Piccolo Arsenale

Crédits Image de Une : Common Emotions, Yasmeen Godder © Maurice Korbel

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