Han Gamjung Memory, aux origines d’Eun Young Lee

Lors d’une répétition publique donnée au Pacifique-CDC, Eun Young Lee, chorégraphe de la cie Komusin a présenté une étape de travail de Han Gamjung Memory, spectacle labellisé par l’Institut français dans le cadre de l’année France-Corée 2015-2016, une occasion pour interroger la chorégraphe sur sa nouvelle création.

Han Gamjung Memory, Eun Young Lee (c)
Han Gamjung Memory, Eun Young Lee (c) Olivier Houeix, Accueil studio Malandain Ballet Biarritz

Olivier Houeix – Accueil Studio Malandain Ballet Biarritz 

Cette nouvelle pièce arrive après 18 ans de présence en France, son processus de création démarre par un film tourné dans votre pays natal, est-ce pour vous comme la nécessité d’un retour aux origines ou plutôt comme le besoin de confronter deux cultures qui aujourd’hui vous habitent ?

C’est un peu les deux. Il y a la nécessité d’un retour aux origines. Dans mes œuvres, j’ai toujours inconsciemment développé les nuances de l’intériorité, au travers du travail d’interprétation, comme outil d’écriture des mouvements, sans vraiment faire un lien direct avec mes origines. Je ressentais et traduisais simplement  les choses ainsi. Petit à petit j’en ai pris conscience. À travers de cette pièce,  je suis partie en quête de cette énergie forte en moi, qui a été réactivée pendant mes séjours en Corée l’été dernier. J’étais très touchée de voir mes doubles intérieurs partout au travers des différentes postures immobiles des gens dans la rue, comme à la station de bus et chez les moines en train de faire leurs méditations. J’ai eu aussi un besoin de me confronter avec tout cela, car je ne me sentais plus seulement coréenne ou européenne… Mais Eun Young Lee.

J’ai quitté mon pays alors que j’étais déjà une jeune adulte mais je n’y ai jamais vraiment travaillé ni eu le temps d’y construire des relations sociales.  J’ai appris la danse contemporaine au CNDC d’Angers lors d’une formation très intense en 2 ans seulement puis j’ai tout de suite commencé à travailler dans des compagnies professionnelles, tout cela fait que le temps est passé très vite. Je perdais très souvent mes repères entre les deux pays à travers les langues et les différents facteurs identitaires et culturels. Aujourd’hui, je suis la mère d’une enfant de 3 ans, j’ai envie de me poser et de savoir qui je suis devenue.

Han Gamjung memory se veut un travail sur « les questionnements identitaires et culturels liés à votre pays natal », pour le spectateur il s’agit d’une découverte assez déconcertante d’un pays dont la culture paraît scindée entre tradition et hyper-modernité considérez-vous qu’avec cette œuvre vous proposez une sorte de pont artistique entre la France où vous vivez et la Corée du sud où vous êtes née ?

Tout d’ abord, c’est une continuité des démarches artistiques que je mène depuis le début de mon travail : comme par exemple la présence d’écrans pour diffuser les films et puis la manière d’écrire les mouvements à travers la notion de «  ligne intérieure ». C’est une caractéristique essentielle de ma danse, basée sur l’écoute de son état de corps. Selon ce concept, la respiration, la présence, la fluidité, l’énergie ou encore les appuis suivent un itinéraire précis au travers du corps- instrument : la ligne intérieure. Cette énergie se transforme en une charge émotionnelle qui se libère vers l’extérieur… Tout commence à l’intérieur de soi! Un geste d’abord infime, surgit et va se mettre à grandir.

Parallèlement, je mène avec mes amis français, vidéaste et musicien live un  processus de création qui est de leur présenter et de les interroger sur ces questionnements identitaires et culturels liés à mon pays. À travers ces étapes assez intenses pour tout le monde, j’essaie de trouver les angles d’expressions singulières pour poursuivre la création. J’espère que cela créera des allers –retours réflexifs pour les spectateurs européens et coréens également.

Han Gamjung
Han Gamjung Memory, Eun Young Lee (c) Olivier Houeix.

Vous définissez Han Gamjung memory comme « un projet chorégraphique entre danse et cinéma », je le vois plutôt comme un tissage entre cinéma, danse et musique, le film vous mettant en scène semble introduire des effets de brouillage avec la réalité, qui est cette jeune femme en rouge ? Vous ou notre guide en Corée et qui est cette jeune femme sur le plateau vous ou les traces de la Corée dont vous êtes imprégnée ? Est-ce une volonté de votre part, ce brouillage des frontières culturelles est-il un reflet de ce que vous vivez ?

Oui, c’est un travail collaboratif entre les différentes formes artistiques au service du propos de la pièce et qui sont conçues ensemble. Nous avançons en même temps sur les différentes parties et échangeons beaucoup. Ce n’est pas un travail à la recherche des traces de la Corée présentes en moi mais plutôt un cheminement personnel et artistique vers la connaissance de « soi» ouvert au public… Par exemple partager avec le public européen la culture de mon pays et avec le public coréen une recréation de ma culture.

Seriez-vous d’accord ou choquée si je vous disais que Han Gamjung memory m’apparaît comme le témoignage d’un exercice de vie un peu schizophrène à travers une double mise en abime. Votre  rapport à la Corée pourrait se lire dans une double construction, temps long de la tradition avec sa poésie, sa calligraphie, ses temples de méditation et ses arts martiaux ancestraux versus l’accélération du temps de la modernité qui se joue dans l’instant, la vitesse et que vous traduisez en revêtant les oripeaux de divers avatars liés à la culture K-pop Gangnam Style. Cela vous paraît-il juste ?

Han Gamjung Memory, Eun Young Lee photo de répétition prise au Pacific-CDC par Clothilde Amprimoz
Han Gamjung Memory, Eun Young Lee photo de répétition prise au Pacific-CDC par Clotilde Amprimo

 

En fait, mon rapport à la Corée n’est pas juste dans une double temporalité entre la tradition et la modernité. Il s’inscrit aussi dans  l’évolution des valeurs morales et relationnelles entre l’individu et la collectivité  à travers les religions (comme le bouddhisme et le confucianisme).

Mais dans le spectacle il s’inscrit aussi dans la culture urbaine moderne, cela ne vous apparaît-il pas comme un indice de la complexité de la société coréenne ?

Je pense que la culture urbaine fait partie de l’identité actuelle coréenne. La croissance de la Corée a eu lieu en un temps court d’une manière très étonnante. Par exemple, en 20 ans, après la division du pays en 1953 (suite à la libération du japon en 1945 et la guerre civile entre 1950 et 1953 entre le nord et le sud, nous sommes toujours divisés en deux pays depuis), la Corée du Sud a réussi à mener une modernisation efficace entre 1960 et 1980 et suivre simultanément une évolution capitaliste et une démocratisation. Cela a crée une mentalité « pali pali : vite vite », qui est une sorte de culture urbaine coréenne particulière. Chaque fois que je visite mon pays je vois des nouveaux gratte-ciel et la transformation de mon quartier qui était un simple quartier populaire !

Les coréens aiment la culture urbaine issue de la modernisation, non seulement pour les jeunes comme on le voit dans la culture de K-pop, mais je ne pense pas cela soit toujours positif. Il y a aussi beaucoup d’aspects négatifs, (mal construction, destruction de la nature et des lieux patrimoniaux riches de l’histoire du pays,  mode de vie trop inhumain etc.).

Han Gamjung Memory (2016) from Amprimoz Clotilde on Vimeo.

Dans tous les cas, j’essaie d’exprimer le fait qu’en Corée, la tradition n’est pas placée au musée. Je refuse de donner le sens de quelque chose de vieillot quand on parle de la famille et de la société asiatique… mais plutôt de l’envisager comme une belle relation à soutenir. Grâce à cette création, je redécouvre des moments de joie collectifs, des temps de rassemblements entre les citoyens et une forme de communication par la gestuelle, que l’on ne voit pas beaucoup en Europe. Ce partage me touche et m’enrichit.

Dernière question : pensez-vous avoir répondu à votre question « que signifie être coréenne? »

Cela signifie comprendre les histoires des peuples liées au pays.

Pour en savoir plus sur la Cie Komusin c’est ici !

Première et tournée de Han Gamjung Memory

27 avril 2016 : Théâtre d’Aurillac (Première)

12 mai 2016 : La Coloc de la Culture à Cournon d’Auvergne

9 octobre 2016 : Festival Sidance à Séoul

 Image de Une, Eun Young Lee crédit photo Clotilde Amprimoz.

27 janvier 2017 : Espace Paul Jargot à Crolles

 

 

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