Les rêves actifs d’Annick Charlot de LIEU d’ÊTRE au JOURNAL d’un SEUL JOUR

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Annick Charlot depuis 2000 vous dirigez la compagnie Acte et vous proposez ce bel engagement « par la danse appartenir au commun », de quel commun parlez-vous ?

Je crois que la souffrance ou les maux les plus grands, individuels ou collectifs, comportent un manque, la rupture de nos vies d’avec la profondeur non-matérielle des choses : la relation de chacun aux mystères du monde, des autres, à la beauté ; une sorte de synchronicité peut-être. Cette co-présence à la beauté est ce qui nous répare d’un sentiment d’infinitude, d’imperfection, de division. Elle réunit chacun à l’intérieur de lui-même et nous rejoint, nous régénère comme « Je » dans le « nous ». C’est cela, le sentiment d’appartenir au commun. Là où le repli sur soi, matérialiste, consumériste est ce qui nous remplit de « vide », nous enferme, et nous éloigne, le sentiment d’appartenir au commun lui, est une aspiration puissante, utopienne, non normée, non asservie, où le collectif s’invente. C’est un sentiment fort, subversif je crois, car il est une émancipation irrépressible, en même temps qu’une aspiration au collectif.

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Portrait d’Annick Charlot, Cie Acte (c) Amélie Lesieur.

Cette intuition s’est construite, en créant LIEU d’ÊTRE, qui est ma première pièce dans l’espace public et mêle des citoyens non danseurs aux danseurs professionnels de la compagnie; l’expérience artistique est fondatrice de l’être humain. Si l’on rompt avec notre capacité à nous relier à un sens spirituel, esthétique de la vie, notre être se fragmente, se réduit. Je percevais cela pour moi-même mais c’est peu à peu que s’est forgée la conviction de cette dimension de l’humain, non seulement vitale mais universelle, constituante. Plus je partageais l’expérience artistique avec des gens, (certains parfois en grande vulnérabilité sociale), plus je réalisais à quel point, pour tous, le rapport à celle-ci pouvait être crucial en même temps qu’immédiat, comme s’il préexistait en chacun, constituant de nous-mêmes.

Lieu d'être, Cie

Lieu d’être, Cie Acte (c) Amélie Lesieur.

Donc « la danse pour appartenir au commun », tout simplement parce que renouer en soi la part d’artiste, la dimension du rêve intime et social, est une manière de nous reconnaître dans la communauté humaine, et réciproquement de la reconnaître en nous.

En parlant de votre travail vous dites c’est faire société, c’est l’art comme manière de faire société, j’avais presqu’envie de dire ; l’art comme matière pour faire société…

Oui, j’aime beaucoup votre formulation. Transmettre et proposer aux gens une expérience artistique c’est ré-éveiller une émancipation profonde, permettre de toucher le point où le « je » peut exister dans le « nous », être acteur du « nous ». C’est aussi l’envie d’échapper au matérialisme et de faire une autre expérience du monde, intuitive, transgressive, hors des normes ou des pensées dominantes. Je crois que le geste artistique, inscrit davantage au centre de la vie quotidienne, construirait une toute autre manière de penser et donc les bases d’une société bien différente.

Lieu d'être, Cie Acte (c) Frédéric Pfister

Lieu d’être, Cie Acte (c) Frédéric Pfister.

Je me souviens d’un projet de création avec des hébergés d’un centre d’accueil Forum Réfugiés (association pour l’accueil des réfugiés, la défense du droit d’asile et la promotion de l’état de droit). Travailler avec ces personnes est une chose fragile car, coupées de la possibilité d’advenir, elles le sont par conséquent de se projeter dans une réalisation, d’entrer en dialogue avec le monde autour d’eux. Quand vivre n’est plus exister, alors comment « vouloir danser » ! Un jour, lors de l’un de nos ateliers, une femme fond en larme. À ma question de ce qui se passe, elle me répond avec quelques rares mots de français : « ce n’est pas grave, c’est…j’ai l’impression de l’enfant, l’enfant en moi ». Elle reconnaissait soudain en elle, un exister, cette liberté vitale de créer, l’essence même de la vie que l’on connait, enfant : (s’)inventer le monde pour le comprendre. Cet instant est resté gravé. Je venais de comprendre ce que j’allais dorénavant chercher, et chercher à dire à travers ma démarche d’artiste; la création est le récit que l’on fait du réel pour le reconnaître vivable, l’expérimenter. C’est notre seule chance d’exister, de ne pas nous perdre.

Lieu d'être, Cie Acte (c) Amélie Lesieur.

Lieu d’être, Cie Acte (c) Amélie Lesieur.

Cette démarche vous fait sortir des plateaux, vous fait investir la ville, interroger « comment habite-t-on ?Et il me semble que de LIEU d’ÊTRE (création 2010) au JOURNAL d’un SEUL JOUR (création 2016), il y a comme un double glissement d’échelle. On passe de la cité à la ville entière et de la création d’un nous collectif à trois destins individuels donc à l’émergence du «je»?

Oui, LIEU d’ÊTRE est l’envie de fabriquer un commun, une utopie d’habiter dans un « quartier » que l’équipe artistique investit et où les gens ouvrent leur porte, nous accueillent ou nous acceptent. La force et la réussite du projet sont indéfectibles de l’accomplissement de l’œuvre artistique, tendues et sous-tendues par le pur désir artistique. C’est lui qui donne l’énergie de faire bouger les lignes, reculer les cloisons, ouvrir les verrous du repli sur soi. Et c’est l’œuvre elle-même qui propage, ré-éveille le désir en chacun des habitants : fabriquer une autre manière d’habiter ! Pour certains, ce rêve est immédiat, pour très peu d’entre eux il est inaccessible ou refusé, pour la plupart il s’éveille au fur et à mesure de l’avancée du projet, lorsque confiance et plaisir gagnent sur le repli sécuritaire et l’insignifiance. Ce qui surgit pour ce « peuple éphémère » fait d’artistes et d’habitants, c’est l’émergence d’une émancipation, une possibilité de vivre autrement et de retrouver le désir de création que chacun porte en lui, même « asséché », même à son insu. C’est ainsi que je suis passée du « nous » de LIEU d’ÊTRE au « Je » de JOURNAL d’un SEUL JOUR.

N’y-a-t-il pas aussi une forme de réparation narcissique qui se fait à travers votre intrusion dans la vie de ces gens qui deviennent subitement et pour un temps les héros de la pièce qui se joue ?

Oui, bien sûr, quand LIEU d’ÊTRE arrive dans les parages, il y a un allègement soudain, en même temps qu’une perturbation, une sorte de parenthèse dans l’ordinaire des jours qui s’affranchit, pour un temps, des contraintes triviales par lesquelles nos vies sont resserrées, entravées. L’expérience artistique ouvre des espaces dans un quotidien que l’on croyait, plein, saturé. Elle fait bouger les lignes, rend possible ce qui n’était pas imaginable, déplace le point de vue. Pour ouvrir de nouveaux espaces il faut commencer par faire de la place ! Et cet espace de liberté laisse émerger un être tellement plus intéressant ! Il me semble que c’est dans l’expérimentation redevenue envisageable que l’on peut espérer « faire société ». Et ce n’est pas que chacun devienne « héros du spectacle », non, plutôt « acteur de la vie ». Et ça…c’est une saveur et une énergie rare !

Journal d'un seul jour, Cie Acte (c) Pierre Namas.

Journal d’un seul jour, Cie Acte (c) Pierre Namas.

Vous avez utilisé « œuvre d’art » et non « œuvre chorégraphique » et je reviens sur ce terme parce qu’il me semble définir particulièrement Le JOURNAL d’un SEUL JOUR votre prochaine création qui par la multiplicité de disciplines employées dépasse les cadres de la création chorégraphique, comme si une translation s’était effectuée…

J’ai besoin de me frotter au monde dans lequel je vis, le raconter autrement, m’y fondre, m’y confondre pour l’infléchir, le transfigurer tout au moins transformer le point de vue sur lui. J’aime l’impertinence d’une magie poétique là où elle n’est pas attendue. Est-ce un rêve actif ? activiste ? Ce que j’aime dans la création, c’est le dialogue que je provoque avec la matière du réel, avec la dramaturgie «invisible» des lieux et du quotidien. L’espace public est un théâtre « poélitique » (poétique et politique). C’est cela que j’aimerais regarder, mettre à vif, partager. Alors, je dois sortir de la scène des théâtres et parler au-delà de la danse. Cette dramaturgie de l’espace public est, bien sûr, celle des mouvements des corps, éloignements, rapprochements, flux, attentes immobilités _récit non verbal de chaque instant_ mais elle est aussi composée de tous les langages ; mots, images, sons. JOURNAL d’un SEUL JOUR est un double enjeu : parler de et dans l’espace public et raconter un récit. La danse, la musique sont des langages non narratifs, forcément abstraits et poétiques. L’histoire que je souhaite raconter doit donc être augmentée par d’autres disciplines artistiques, (cinématographique, littéraire…) et d’autres dispositifs que ceux du spectacle vivant. JOURNAL d’un SEUL JOUR fera dialoguer et jouer ensemble une journée fictionnelle et le réel d’une vrai journée. C’est mon rêve actif. Ou un rêve activiste pour infléchir le réel ?

Journal d'un seul jour, Cie Acte (c) Olivier Mignot.

Journal d’un seul jour, Cie Acte (c) Michel Petit.

Dans le JOURNAL d’un SEUL JOUR vous venez vous glisser dans l’espace du réel, vous perturber les circulations…

C’est comme si je disais : Regardons. Ce qui « est » n’est pas seulement ce que l’on voit, croit en voir, nous dit d’en voir. Le présent est autrement plus épais, sacré, percevons. Dans JOURNAL d’un SEUL JOUR, un personnage fictionnel se glisse dans le réel de la ville. Son corps-sentinelle crée un trouble entre la vie et l’art, une confusion volontaire entre fiction et réel. Ce personnage agit comme un révélateur. Il est vu, certes, mais il est aussi voyant. Par l’invitation à regarder de façon précise ce qui se déroule autour de lui, par la convocation à ressentir, (attention, il se passe quelque chose !), ce qui était invisible, insignifiant, émerge. Le spectateur se connecte à l’émotion surgie du banal ou du quotidien et se plonge dans l’épaisseur du présent. J’aime cette effraction émotionnelle, j’aime cette idée de soulèvement du réel, une « surrection » du réel. On n’est pas loin de l’insurrection, je crois que la vie est là. C’est poétique autant que politique, il y a l’envie de changer la donne, de redistribuer les cartes. Ce que je crois aujourd’hui, ce que je dis là, cette démarche, se sont forgés lentement et expérimentalement, au fil des créations, une recherche et un travail de tous les jours, empiriques.

 

Journal d'un seul jour, Cie Acte (c) Gilles Aguilar.

Journal d’un seul jour, Cie Acte (c) Gilles Aguilar.

Certes, il y a de l’effraction dans l’expérience artistique que vous donnez à partager mais si on y regarde bien, JOURNAL d’un SEUL JOUR s’appuie sur une construction très forte, vous parlez d’un spectacle-feuilleton qui se déroule réellement sur 24h et qui se décline en chapitres…

Oui, 24 séquences qui ne sont pas de même nature : 8 épisodes chorégraphiques, physiques dans la ville, alternés avec des séquences cinématographiques, sonores, littéraires. Elles augmentent et complètent le récit et sont reçues par le spectateur via un dispositif numérique (application sur les téléphone, site internet). Le défi étant que la discontinuité crée par ces séquences de nature différente, et le temps sur lequel elles se déroulent, ne vienne pas perdre le fait qu’il s’agit bien d’une seule œuvre, continue. Pour le spectateur, il s’agit de percevoir un « tout » et non de ressentir un morcellement de fragments, ce qui serait peu signifiant voire anecdotique. J’aimerais tendre un filet artistique dans la ville pendant 24h et que les gens, assistant même partiellement au JOURNAL d’un SEUL JOUR aient la perception d’un corps d’histoire qui les emporte, enchâssé dans l’histoire de leur propre journée. Résoudre l’inquiétude de la discontinuité inhérente à cette œuvre, engage la force artistique du projet mais aussi la logique qui l’entoure (dispositif, communication, signalétique, communauté poétique de spectateurs complices) et demande de trouver la rencontre entre la communauté actrice de l’œuvre (danseurs, collaborateurs artistiques, communauté poétique) et les spectateurs, les passants. Il me semble que réussir cela c’est augmenter un sentiment de vivre, et toucher à ce qui nous rattache au mystère du monde, actifs, en commun, à le construire.

Pour en savoir plus sur la compagnie Acte et Lieu d’être

Par ailleurs, l’aventure du  JOURNAL d’un SEUL JOUR s’avère telle qu’elle nécessite de lancer une nouvelle campagne de financement participatif que nous soutenons. Pour participer à la campagne, c’est  ici .

À venir : Le JOURNAL d’un SEUL JOUR

Les 6 et 7 mai 2016 naîtra la prochaine création de la Compagnie Acte, à Lyon, programmée par la Maison de la Danse de Lyon (Hors les murs).

Les inscriptions au spectacle sont ouvertes, sur le site de la maison de la danse
Il suffit de remplir ce formulaire

A voir aussi   le 14 mai, à l’Autre Festival, à Capdenac / Derrière le Hublot !

Image de Une, Journal d’un seul jour, Cie Acte crédit photo Pierre Namas.

est professeur et formatrice en histoire des arts, titulaire d’un DU en danse contemporaine, et danse depuis toujours. Co-fondatrice de CCCdanse.

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