Entrer dans Le bain de Gaëlle Bourges

Lorsqu’on étiquette un spectacle jeune public, on ne sait jamais trop à quoi s’attendre dans la mesure où pour qu’il soit réussi, il demande finesse, exigence et tout autant de réflexion que pour une autre création au public non ciblé… et que parfois, il y a comme un laisser aller à la facilité sous prétexte que le jeune public est moins averti. Gaëlle Bourges ne tombe aucunement dans ce piège avec Le Bain.

Dans cette pièce, elle poursuit, comme à son habitude, son interrogation des œuvres d’art. Pour Le Bain, elle se penche sur deux tableaux du XVIème siècle, Diane au bain un anonyme de l’école de Fontainebleau d’après Clouet et Suzanne au bain du Tintoret, prétextes à raconter sa version ou son interprétation souvent impertinente des histoires qu’ils racontent.

Gaëlle Bourges ©Pepita Wald.

Deux histoires assez terribles, l’une racontant le châtiment d’Actéon transformé en cerf par Diane après qu’il l’eut observée nue et qui sera dévoré par ses propres chiens, la seconde décrit comment deux vieillards libidineux, juges de leur état, en viennent à faire condamner à mort une jeune fille innocente dont ils ont voulu abuser avant qu’elle ne soit sauvée par un témoignage qui retournera la situation. Deux histoires assez sordides et tirées de récits anciens, Les Métamorphoses d’Ovide pour le premier et le Livre de Daniel tiré de L’Ancien Testament pour le second. Des histoires qui parlent du désir des hommes pour le corps des femmes, et de tout ce qui s’en suit…

Comment en parler à des enfants, comment traiter la nudité au plateau sans heurter mais sans être mièvre ?

Gaëlle Bourges soutient son propos avec une scénographie simple mais superbement pensée, à partir de deux volumes rectangulaires bas et recouverts de plastic noir qui peuvent aussi bien représenter, une table, un podium, une baignoire et qui vont servir de plateaux pour les scènes que les trois performeuses vont jouer devant nous avec des poupées.

Trois jeunes femmes vêtues de noir et encapuchonnées, trois singularités physiques qui renouvellent les représentations du corps féminin au plateau. Trois jeunes femmes qui se déplacent sur une voix off décrivant les tableaux et l’histoire qu’elles incarnent. Avec une économie de gestes, elles traversent lentement la scène dans un déhancher/balancer particulièrement sensuel, elles placent différents objets qui abondent l’histoire racontée et manipulent les poupées qui deviennent les personnages de l’histoire. Le texte sous des allures de ne pas y toucher, laisse passer des informations rien moins qu’innocentes sur le désir, la nudité, on y entend que les peintres sont de petits malins, de petits coquins mais qu’ils restent aussi très convenus dans la représentation de la beauté, le Tintoret peint Suzanne sous les traits d’une jeune femme blonde à la peau très blanche, alors que la scène se passe sans doute au Moyen Orient, Suzanne devait être une beauté brune à la peau mate, et Gaëlle Bourges de relever une sacrée injustice ou limite de l’histoire de l’art qui en ces siècles passés a fait bien peu de cas des beautés brunes ou à la peau noire… si ce n’est pour les stigmatiser ou les cantonner à des rôles de faire valoir.

Le Bain, Gaëlle Bourges ( c)Danielle Voirin.

Le texte et les poupées permettent une distanciation avec ce qui se joue au plateau, scène intime du bain, habillage et déshabillage grâce à un magnifique vestiaire reproduisant les costumes des personnages peints, utilisation de bijoux, d’objets liés à la toilette et qui nous transportent dans l’univers du jeu d’enfants lorsqu’on prétend être et que l’on mime les scènes imaginées. Les tableaux se reconstruisent sous nos yeux grâce aux manipulations des trois jeunes performeuses qui donnent vie aux poupées dans un rituel dévoilant les dessous des tableaux. Leur alliance se tisse à travers des gestes communs et une ritournelle qui fait sens puisqu’il s’agit d’À la claire fontaine dans une interprétation de Piers Faccini qu’elles chantent superbement à trois voix et qu’elles reprennent d’un tableau à l’autre. Une belle idée que ce chant immédiatement reconnu du public et qui fait fonds commun. Autre belle idée, l’utilisation d’un masque de cerf revêtu par une des danseuses pour la mise à mort d’Actéon dans une chorégraphie parfaitement efficace.

Le Bain, Gaëlle Bourges (c)Danielle Voirin.

À l’issue de chacun des tableaux, les danseuses se livrent à une danse, qui surtout après le premier tableau, m’a semblé hors de propos, musique techno, gestes débridés, ambiance clubbing alors que les chiens viennent de dévorer Actéon, est-ce pour apporter de la légèreté à l’histoire ? Si les enfants adhèrent facilement à cet épisode chorégraphique, il m’a gênée rompant l’ambiance créée jusqu’alors et provoquant un effet de rupture d’autant plus abrupt qu’il rend l’articulation avec le tableau suivant quasi inexistante.

Cela dit, j’ai beaucoup apprécié Le Bain que j’ai pu voir lors d’une séance scolaire au Pacifique-CDCN de Grenoble, la salle était donc emplie d’enfants de 6 à 12 ans qui ont été d’une écoute parfaite, et qui ont témoigné de leur intérêt pour le spectacle à l’issue de celui-ci, lors d’un bord de scène, où ils ont pu questionner les trois performeuses. Ils ont aimé retrouver la ritournelle de La Claire fontaine, ont apprécié les gestes précis et précieux des performeuses « comme dans les tableaux » qu’ils avaient préalablement vus avec leurs enseignants. Mention spéciale pour les animaux mimés, le cerf, les chiens et la grenouille dans le tableau de Suzanne. Gaëlle Bourges offre ici, un vrai spectacle, qui stimule et nourrit l’imaginaire des enfants mais qui donne aussi beaucoup à réfléchir aux adultes en bousculant et en dénonçant les codes du genre…de tous les genres.

Spectacle vu le 24 janvier 2019 au CDCN-Pacifique de Grenoble

Le bain – bande-annonce from Gaëlle Bourges on Vimeo.

Autres dates…

31 janvier et 1er février 2019, Tandem Arras-Douai, scène nationale, Arras (62)

Du 5 au 9 février 2019, Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (92)

12 février 2019, L’Estive, scène nationale de Foix et de l’Ariège, Foix (09)

Du 5 au 8 mars 2019, Comédie de ValenceValence (26)

Les 18 et 22 mars 2019, ESPE, Laon (02)

29 mars 2019, Espace Casadesus (co-accueil par le manège-scène nationale de Maubeuge)Louvroil (59)

Du 3 au 7 avril 2019, Théâtre de la Ville – Espace CardinParis (75)

Du 9 au 11 avril 2019, L’Onde Théâtre Centre d’artVélizy-Villacoublay (78)

9 et 10 mai 2019, Théâtre Garonne, Toulouse (31)

3 et 14 mai 2019, Théâtre d’Arles, Arles (13)

18 mai puis du 21 au 23 mai 2019, Manège, scène nationale de Reims, Reims (51)

Pour en savoir plus sur le travail de Gaëlle Bourges c’est ici !

Image de Une, visuel de Le Bain, Gaëlle Bourges crédit photo Danielle Voirin.

 

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