Un Chicago berlinois gentiment subversif…

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Pendant que Paris se fait félin, Berlin se la joue sexy en invitant la comédie musicale Chicago, qui avait déjà foulé les planches du rococo Theater des Westens en 1988 et en 1999. Une première placée sous le signe du glamour et de la luxure, mêmesi les girls manquaient un peu de chien dans leur ensemble…

Chicago, Roxie Hart (Carien Keizer) © Stage Entertainment
Chicago, Roxie Hart (Carien Keizer) © Stage Entertainment

 Chicago, années 20. Entre corruption et manipulation, Roxie Hart et Velma Kelly veulent accéder à la célébrité par n’importe quel moyen. Leur spécialité ? Tuer leurs proches. En vrai, Maurine Dallas Watkins s’inspire des meurtres de Beulah Annan et Belva Gaertner. En 1924, l’auteure couvre leurs procès pour le compte du Chicago Tribune. Elle en rédige une pièce de théâtre en 1926, qui sera adaptée au cinéma en 1942 (Roxie Hart, avec Ginger Rogers dans le rôle-titre) et en 2002 par Rob Marshall (avec Catherine Zeta-Jones et Renée Zellweger). Chicago chante une société où le crime est banalisé et médiatisé à outrance. Une fatalité à laquelle on ne peut échapper, comme le soulignent les deux héroïnes-meurtrières : « Si vous aviez été là, si vous aviez vu ça, je gage que vous auriez fait la même chose ! » Les personnages de Chicago, sortes d’anti-héros, nous exposent une sombre satire du rêve américain, dans un monde sans morale, dominé par le show business, et où la justice s’avère être du cirque.

En 1975, John Kander (musique) et Fred Ebb (paroles) reprennent la pièce de Watkins pour concevoir leur propre Chicago. Ce duo d’auteurs s’est déjà illustré dans deux comédies musicales : Cabaret (1966) et New York New York (1977, au cinéma). Le casting original se compose de Chita Rivera et de Gwen Verdon. John Kander et Fred Ebb sont rejoints par Bob Fosse, chorégraphe de son état (et réalisateur des films Sweet Charity, All that Jazz, Damn Yankees, Liza avec un Z., etc.). Le style fossien, unique en son genre, se caractérise par une extrême sensualité, des déhanchements lascifs, des cambrés sexy, des claquements de doigts, des regards langoureux, des plumes, des chapeaux, des strass, des résilles… Alain Masson, écrivain spécialiste de la comédie musicale, le décrit en ces termes : « La capacité d’invention de Fosse à partir d’un geste quotidien, l’équilibre qu’il maintient entre l’intérêt dramatique et le jeu avec l’espace, la vivacité avec laquelle le mouvement stylisé échappe à l’expression ou y revient font de lui l’un des meilleurs successeurs de Gene Kelly. »*

Chicago, Billy Flynn (Pasquale Aleardi) © Stage Entertainment
Chicago, Billy Flynn (Pasquale Aleardi) © Stage Entertainment

Repris à Londres en 1979, Chicago ne sera remonté qu’en 1996 par le producteur et metteur en scène Walter Bobbie : tabac à Broadway puis à Londres en 1997 avec, dans les rôles principaux, Ruthie Henshall et Ute Lemper. Jouée plus de 15 000 fois à travers le monde et vue par 17 millions de spectateurs, Chicago devient la comédie musicale de tous les superlatifs ! Elle reçoit une myriade de récompenses : six Tony Awards, cinq Drama Desk Awards, deux Olivier Awards, un Grammy Award (Original Cast Recording), etc.

Cette reprise berlinoise ne restera pourtant pas dans les annales. Niveau chant, les artistes un peu plus mûrs, eux, assurent. La cynique gardienne de prison Mama Morton (Isabel Dörfler) est flamboyante de manipulation (When You’re Good To Mama, Class), l’avocat véreux Billy Flynn (Nigel Casey) a le charisme et l’éloquence d’un crooner classieux (All I Care About, Razzle Dazzle). Mention spéciale à Amos Hart (Volker Metzger), mari de Roxie et « pauvre type » par excellence qui, à défaut de maîtriser la situation, domine son chant et brille par ses mimiques (Mister Cellophane). La vingtaine de chansons, jazzy à souhait, nous plonge dans l’atmosphère cabaret des années folles. L’orchestre live, dans lequel les cuivres mènent la danse, est placé au milieu de la scène. Une acoustique parfaite pour la formation, dirigée pour cette première par Jochen Kilian et rythmée par 14 musiciens groovy, qui ne peuvent s’empêcher de danser parfois, eux aussi.

Le point faible de cette production réside dans la distribution féminine, pas assez mûre dans l’interprétation. Dans Cell Block Tango, les meurtrières débauchées ne sont ni plus ni moins que d’hargneuses rombières. Caroline Frank, dans le rôle de Velma Kelly, est indéniablement meilleure chanteuse que danseuse. Son numéro le plus attendu, où elle danse autour d’une chaise (When Velma Takes the Stand) était froid, banal, sans style, sans mordant. Techniquement, elle levait sa jambe au-dessus de la chaise trop mollement. À affiner ! Quant à Roxie Hart (Carien Keizer), elle est d’une fadeur déplaisante, sans allure. La morphologie sculpturale ne fait pas tout, encore faut-il posséder le rôle. Son attitude est trop raisonnable, trop pondérée. Le numéro final des deux héroïnes (Nowadays), qui se doit d’être au summum du ludisme et de la sensualité, pourrait rappeler un vulgaire spectacle de fin d’année scolaire. Peut-être que les Velma et Roxie berlinoises sont trop jeunes ? Ou bien étaient-elles stressées par la première ?

Chicago, Velma Kelly (Caroline Frank) © Stage Entertainment
Chicago, Velma Kelly (Caroline Frank) © Stage Entertainment

Il n’empêche que ce vaudeville jazzy, ode au show-biz et à la déliquescence, doit être vu et revu. Peut-être parce qu’il engendre une interrogation toujours d’actualité et qui reste sans réponse : la médiatisation extrême sert-elle le sujet traité ou le dessert-elle ? Un Chicago plus renversant dans son propos, donc, que dans sa distribution.

 

*Alain Masson, La Comédie musicale, Paris, Stock, 1981

 

CHICAGO – DAS MUSICAL de John Kander & Fred Ebb et Bob Fosse dans une version remaniée par Walter Bobbie, avec Carien Keizer, Caroline Frank, Isabel Dörfler, Nigel Flynn, Amos Hart, etc.
Theater des Westens, du 11 octobre 2015 au 17 janvier 2016

Crédits Image de Une : © Stage Entertainment

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