Bande Dessinée, bande dansée: interview de Bastien Vivès, auteur de Polina

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Publiée en 2011 et Grand Prix de la Critique de l’Association des Critiques de BD, Polina est une des rares bandes dessinées qui abordent la danse dans sa globalité, du classique jusqu’aux projets les plus expérimentaux et transdisciplinaires.

Bastien Vivès, son auteur, précise avec modestie: « Je ne suis pas un artiste, la danse, je n’y connais rien« . Pourtant, Polina montre avec finesse le développement artistique et la recherche de sens d’une jeune danseuse russe, Polina Oulinov.

Nous avons rencontré Bastien Vivès. Il nous a parlé de la genèse de Polina, mais aussi de sa découverte du 5ème art, la danse. On a même eu droit à un dessin!

 

Comment as-tu eu envie de dessiner l’univers de la danse, alors que tu ne le connaissais pas?

C’est un univers dont j’avais une image assez fantasmée. La danse classique, les petites filles en tutu dans Martine… Et puis je suis tombé sur une vidéo de la danseuse Polina Semionova. J’ai trouvé que c’était techniquement assez impressionnant et en même temps, ça paraissait assez facile. Ça m’a tout de suite parlé. Je voulais écrire un livre qui parle d’art, et surtout de sa capacité à faire du complexe quelque chose de simple et d’accessible.

 

Pour toi, faire de la danse et faire du dessin, c’est pareil?

Au début, je voulais faire un livre sur des gens qui dessinent, je voulais parler du dessin, parce que c’est le seul milieu que je connais un peu. Mais le dessin, ce n’est pas évident à montrer en bande dessinée, ce n’est pas scénique. Alors que la danse, c’est facile, et vu que j’aime bien dessiner le mouvement, c’était parfait.

 

Polina, Bastien Vivès – tous droits réservés

La relation de Polina avec son professeur Bojinski est un peu le fil rouge de la BD. Quelle est la différence entre son enseignement et celui qu’elle reçoit au théâtre d’autres mentors?

Avec Bojinski, tout est très strict, codé, très cadré. Les autres personnages le dénigrent en disant « c’est la vieille école, c’est toujours la même chose, ce n’est pas très innovant, il n’y a pas de créativité« . Au théâtre, on pousse Polina à avoir de la créativité, de l’expression. Je voulais faire une comparaison entre l’idée qu’on a de la danse classique et l’idée qu’on a du contemporain. C’est deux discours que j’ai entendu à l’école.

Mais Bojinski a une vraie exigence. Il en parle d’une façon très sectaire, en disant que « la danse, c’est un art, ça ne s’apprend pas« . Tout ce qu’il fait n’est pas forcément très artistique, mais il est très impliqué, très soucieux. Il a une vision de l’art et ça, c’est quelque chose qui m’intéresse. Un vrai artiste, c’est quelqu’un qui ne vit que pour son art. C’est sa raison d’être, il n’a pas de famille, il n’a pas de rapport social avec les gens… Bref, il n’a rien et il est prêt à crever juste pour cette vision. Ça, c’est le mythe. Bojinski se rapproche un peu de ça.

Pour moi, c’est un artiste. Il n’a pas de femme, pas d’amis, il n’a rien. Il a la danse, il ne pense qu’à ça et c’est sérieux. Aucun autre personnage n’a ce dévouement. Laptar, par exemple, c’est un chorégraphe mais ce n’est pas un artiste. Même s’il dit qu’il cherche quelque chose, dans la façon dont il dirige sa compagnie il y a de l’ego mal placé, de la vanité, trop de questionnements…

J’ai mis du temps à construire Bojinski. Il est dur, il dit parfois des choses un peu péremptoires avec lesquelles on ne peut ne pas être d’accord, mais au fond les gens qui lisent Polina l’aiment bien. Parce qu’on sent bien qu’il souffre un peu, qu’il est vraiment tout seul.

 

Est-ce que Polina est autobiographique?

Il y a une part d’autobiographie. Il y a beaucoup de choses que Polina vit que j’ai tiré de mon expérience. Par exemple, les critiques qu’elle reçoit des professeurs « tu ne sais pas pourquoi tu fais ça, il faut chercher une raison, tu fais les choses sans réfléchir, tu as du talent mais tu ne réfléchis pas… » c’est quelque chose qu’on m’a souvent dit.

Pour Bojinski, je me suis inspiré de mon père. Le point de départ de Polina, c’est mon père et ce qu’il a voulu m’apprendre. Quand je pense à son enseignement, j’ai l’impression que je n’ai rien appris. C’est un peintre, et moi j’ai un énorme blocage, je ne sais pas faire de la couleur.  Il a essayé de m’apprendre énormément de choses et ça n’a jamais marché. Je suis un dessinateur et lui, un peintre.

Mais il m’a appris une chose, j’en parle dans Polina, c’est le feu, le « pourquoi je fais ça ». Au nom de quelle conception de l’art. Je pense que mon père est un artiste. Moi, je n’en suis pas un. J’aime bien raconter, j’aime faire marrer les potes. J’aime dessiner quelque chose, que ce soit lu, j’aime divertir, l’entertainment, tout ça.

 

Et quand, au théâtre, on dit à Polina « vous avez du génie »… Tu crois au génie?

Ça aussi, c’est quelque chose qu’on m’a dit. Un professeur quand j’étais petit. Le génie, non, je n’y crois pas vraiment. Pour moi, c’est comme des boxeurs: quand on a une raison de se battre, on se bat et on gagne des matchs. Un fois qu’on n’a plus cette raison, on les perd.

 

Polina, Bastien Vivès – tous droits réservés

Dans la découverte de cet univers de la danse, y a-t-il quelque chose qui t’aie marqué?

Sa polyvalence, peut-être. C’est un art qui peut être pratiqué de différentes façons. Ça peut être un sport, ça peut être une discipline de vie, comme ça peut être un moyen d’expression. Ça a une dimension artistique très poussée. C’est l’aboutissement de plusieurs choses: du rythme, de la musique, du geste, du mouvement…

Et on n’a besoin de rien. On peut se mettre à danser à l’instant où on y a pensé. Dans le cinéma on a besoin de tout, dans la danse on n’a besoin de rien. C’est les deux extrêmes. Le dessin est un peu au milieu. Mais dans le dessin, il y a quelque chose d’ingrat, parce qu’il faut beaucoup de temps pour comprendre comment ça marche, ce n’est pas évident. La danse c’est dur, mais c’est quand même récompensé. Ne serait-ce que parce qu’on se sent bien physiquement, qu’on aie dansé bien ou mal, on est content.

Et puis la danse, c’est quelque chose qu’on peut faire pour soi. Le dessin, la musique, c’est fait pour être montré, sinon ça n’existe pas. En ce sens, la danse, c’est peut-être le premier des arts.

 

Merci à Bastien Vivès pour ses réponses, son petit dessin (ci-dessous) et un grand bravo !

 

 

Crédits photos : Bastien Vivès, tous droits réservés

Pour lire Polina:

 

Bastien Vivès, pour CCCD

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