Portrait : Christiane Blaise, directrice du Pacifique, Centre de Développement Chorégraphique.

CCCD est parti à la rencontre de Christiane Blaise, directrice du Centre de Développement Chorégraphique “le Pacifique”.

Qui êtes-vous Christiane Blaise ?

CH. Christiane, une femme… chorégraphe de 1980 à 2007 avec une vie de compagnie et ensuite directrice artistique d’un lieu qui est un centre de développement chorégraphique, un CDC, il en existe aujourd’hui neuf en France et un dixième est en préfiguration.

Évidemment, une amoureuse de la danse, mais aussi de l’écriture, et de tout cheminement qui va vers la transformation.

Lorsque le Pacifique s’est ouvert en 2004 et j’ai décidé d’arrêter mon travail de chorégraphe. Cela faisait plus de 25 ans que je créais, j’ai vécu une très belle époque avec des danseurs que l’on pouvait avoir longtemps avec soi ce qui permettait une vraie compagnie, c’est beaucoup plus compliqué aujourd’hui. Je crois aussi qu’à un moment il faut savoir laisser la place.

Et j’ai pu choisir de partir lorsque ça allait bien, au bon moment pour moi d’autant que j’avais déjà l’idée de ce projet de Pacifique comme lieu de création.

J’avais été pendant six ans en résidence à l’Hexagone de Meylan, ce qui était formidable et au sortir de cette résidence, nous avions le choix: est-ce qu’on allait renouveler? Est-ce qu’on allait en chercher une autre ailleurs? Et finalement ce qui m’intéressait c’était de créer un lieu. Mais un lieu pour quoi faire? Simplement pour moi et ma compagnie ça n’était pas très intéressant même si nous développions déjà des choses autour de la chorégraphie : la pédagogie notamment et on commençait à s’intéresser à d’autres compagnies avec cette envie de leur donner un espace. J’avais un studio mais j’avais besoin de plus d’espace pour accueillir toutes ces activités que je souhaitais développer.

On s’est donc penché sur la question de savoir quel type de lieu manquait à Grenoble. En interrogeant les politiques, les artistes, des pédagogues, des chorégraphes on s’est aperçu que ce n’était pas les lieux de diffusion mais les lieux de fabrique. Il manquait un lieu de travail. Et c’est avec la conscience de ce manque que l’on est allé en chercher un. Décision a été prise d’acheter ce lieu pour ne pas être dans l’assistanat, pour être autonome et on s’est donc engagé dans cette grande aventure du Pacifique.

Ensuite, il y a eu le passage délicat d’annoncer à la compagnie et à mes tutelles que je voulais arrêter alors que toutes mes subventions arrivaient pour la compagnie mais j’ai su expliquer au fur et à mesure que cet argent qui arrivait pour ma compagnie j’allais pouvoir m’en servir pour aider un grand nombre de compagnies.

 

Qu’est ce qui a été novateur dans votre projet d’acheter le Pacifique pour en faire un centre de danse?

CH. Cette démarche ne s’était jamais vue, c’était une idée totalement nouvelle, personne en danse n’avait encore jamais acheté de lieu sous cette forme (mis à part Maguy Marin mais c’était avec ses droits d’auteur). Nous avons donc monté une aventure totalement étrange dans laquelle nous avons bénéficié de fonds publics et de fonds privés puisque nous avons eu recours à deux prêts bancaires. Il s’agissait d’une réelle motivation de créer et d’ouvrir un tel lieu et je l’ai donc très peu utilisé  pour moi-même, j’y ai conçu deux créations puis c’est devenu un véritable lieu de fabrique, d’accompagnement, de production et de diffusion.

 

Le Pacifique est-il aussi un lieu de formation pour les danseurs?

CH. Le volet formation du Pacifique est déterminant et n’est pas arrivé par hasard. En tant que directrice de compagnie et ce depuis l’origine, j’ai invité des pédagogues pour plusieurs raisons: je crois que la formation est un processus continu d’enrichissement personnel.

Donc, je suivais ou j’allais regarder d’autres cours et je retenais et invitais les pédagogues qui me plaisaient. Avec la compagnie, nous avions aussi des manières très différentes de travailler; j’invitais des pédagogues qui avaient un lien avec le travail de la compagnie, je dirais, dans l’esprit plus que dans une technique, je donnais parfois l’échauffement moi-même ou je laissais les danseurs s’échauffer seuls pour qu’ils puissent réintégrer ou digérer tout ce qui leur avait été donné. En fait, il y avait trois manières d’échauffement, soit le pédagogue, soit moi, soit les danseurs ce qui donnait une diversité au travail.

Cependant, pour moi, le pédagogue invité était capital parce que je voulais que ça s’ouvre, que les danseurs puissent réfléchir à autre chose que ce que je pouvais leur proposer et on invitait des gens du monde entier et de très grande qualité.

C’était aussi un moment où on pouvait ouvrir à d’autres personnes, des danseurs hors compagnie et ça aussi c’était très important pour moi, le fait qu’il y ait un autre public qui se mélangeait à la compagnie car entre soi, tout le temps, je trouvais ça un peu lourd, ce n’était pas ce que j’avais envie de faire, mais que ça circule dans tous les sens.

Donc la formation existe depuis l’origine, la pédagogie continue de m’intéresser, j’en fais toujours ponctuellement et je trouve que c’est une vraie richesse, un tel avantage que de continuer à se former avec des gens du présent ou du passé sur du répertoire ou avec ceux qui projettent déjà des choses nouvelles ce qui permet d’avoir ce large éventail dans l’histoire de la danse.

crédits photos Christian Rausch et/ou équipe du Pacifique.

Les pédagogues invités au Pacifique viennent du monde entier mais il semble que vous tissiez aussi une trame européenne très forte à travers vos projets.

CH. Oui,  on a commencé avec le tour d’Europe des chorégraphes qui est un projet de formation comme tous nos projets européens pour l’instant. Il s’agissait moins d’aborder le niveau artistique des chorégraphes mais plus la structuration d’une compagnie. Comment passer de danseur à chorégraphe? Quels sont les problèmes rencontrés? Comment faire? Ce tour d’Europe qui invitait plusieurs pays (Allemagne, Espagne, Irlande, Pologne, France) montrait que l’on se posait les mêmes questions mais que l’on disposait d’outils différents pour y répondre selon les pays. Ainsi ces dix chorégraphes qui se promenaient, ensemble, de pays en pays, ont pu observer comment fonctionnait chaque pays et quels outils étaient mis ou pas à la disposition des chorégraphes.

IDOCDE (International Documentation of Contemporary Dance Education) est un projet destiné à développer et documenter les pratiques dans la formation en danse contemporaine, à améliorer le travail en réseau entre les enseignants et à favoriser la sensibilisation à cet art. Pour en savoir plus vous pouvez télécharger le Carnet de saison et le consulter p.69 dans la rubrique “Actualité”.

En France, il existe par exemple un ministère de la Culture ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays. Ce tour d’Europe devait permettre de donner des réponses à ces questions: comment monter une compagnie? À quoi est confrontée une compagnie? Un chorégraphe face à son équipe? Face à une demande de subventions? Etc. Cette possibilité de confronter entre les pays a donné des tas d’idées aux chorégraphes et a permis de réaliser ce qui était possible ailleurs aussi.

On retrouve cette idée de circulation des gens, des idées. De là sont nés d’autres projets toujours dans le volet formation comme le projet IDOCDE, dans ce dernier projet on voit comment on s’intéresse à la manière même de créer un cours, de réfléchir à son propre enseignement, de pouvoir discuter. En fait dans nos métiers, comme dans d’autres, on a rarement l’occasion de discuter du fond, du contenu.

 

Ce qui transparaît dans ces propositions c’est la possibilité d’avoir une activité réflexive sur sa pratique et sur son métier, il me semble que cette activité réflexive est au cœur de ce que vous avez envie de diffuser au Pacifique.

CH. Tout à fait. Ici, on n’est pas dans la consommation d’un cours, même si, bien sûr, on le prend au présent mais il doit amener autre chose ou à autre chose. Ces cours ne sont pas choisis au hasard d’autant que depuis qu’il n’y a plus la compagnie, ils ne sont pas uniquement là pour s’échauffer. Ils ont par exemple beaucoup été axés sur le travail d’interprète. Selon les techniques, quel type d’interprète est recherché par un chorégraphe? Cette question est importante pour les futurs danseurs, savoir comment ils vont être disponibles entre les mains d’un chorégraphe si celui-ci est expressionniste ou issu de la danse abstraite, etc. Les cours aident à cela, ils sont aussi réflexifs sur la capacité de réception d’un spectacle de danse : afin de dépasser le « j’aime ou je n’aime pas » finalement peu intéressant, mais trouver ce qui en ressort, ce qu’on lit du spectacle, comment on peut exercer son esprit critique.

 

Cette approche est aussi développée à travers les conférences dansées que vous proposez qui permettent de former un public éclairé dans le sens d’essayer de comprendre la démarche et ce qui nous agite lorsqu’on voit le spectacle.

CH. Exactement, on voit des corps en face de soi, on a son propre corps et comment tout cela entre en résonnance. Alors tout cela peut paraître exigeant pourtant cela s’adresse à tout public. Je ne vise pas de publics en particulier, je n’aime pas parler de public empêché, etc., je trouve qu’à force de vouloir sectoriser ainsi les gens, on oublie que c’est tout le monde qui a besoin de la culture. J’ai remarqué que les personnes qui sont issues des milieux culturels ont parfois beaucoup plus de mal à recevoir les spectacles, à se laisser aller à leurs émotions. Certaines personnes qui n’ont pas de background culturel peuvent être plus ouverts et réceptifs.

crédits photos Christian Rausch et/ou équipe du Pacifique.

Est-ce la raison pour laquelle vous choisissez d’inviter lors de ces propositions ouvertes au public des chorégraphes extrêmement différents dans leurs techniques et leurs propositions ?

CH. Personnellement, je suis très éclectique, ce qui m’importe c’est la qualité, et aussi la prise de risque, il y a de moins en moins de prise de risque dans les grosses structures de diffusion pour des raisons financières.

Nous, nous avons cette chance, d’être à une place où si c’est raté, c’est raté et ça n’est pas la fin du monde. Et un spectacle raté c’est aussi intéressant, cela permet de poser des questions, pourquoi est-il raté ? On retombe dans cette pratique réflexive qui m’est chère.

J’aime la danse, je dirais dans tous ses états, ses différentes formes. Je suis moi-même passée par le classique puis j’ai très vite fait du contact-improvisation, j’ai la chance d’avoir un bagage important, j’ai vu beaucoup de spectacles depuis longtemps et j’aime toute forme de danse du moment qu’elle est de qualité et exigeante. Mais je pense que l’on n’a pas le droit, parce qu’on a des goûts personnels, de priver les autres d’un large éventail de danses.

C’est ce qui est proposé avec [Re]connaissance, il s’agit d’un large éventail de ce qui se fait actuellement en France puisqu’il s’agit de douze compagnies qui seront là, ensemble pendant deux jours, et qui ont été choisies par des gens totalement différents.

Cette proposition montre ce qui existe, ce que sont les tendances aujourd’hui. On sort aussi de la danse. Qu’est-ce que ça reflète des individus, des personnes? Un ou une chorégraphe, c’est avant tout une personne et donc qu’est-ce que cette personne nous dit ou nous donne à voir dans son spectacle? Comment cela éclaire-t-il le monde d’aujourd’hui?

Cela dépasse la danse et c’est cela qui m’intéresse, c’est sans doute ici que l’on peut faire le lien avec mon goût pour la philosophie dans la mesure où je suis en perpétuel questionnement et en perpétuelle transformation, moi-même et dans mes projets.

Et puis la vie est philosophique…

 

Vous parlez de perpétuel questionnement et transformation, il me semble qu’aujourd’hui se pose aussi la question de l’hybridation, même si elle n’est pas nouvelle. Les spectacles donnent à voir des formes qui se mêlent y compris qui viennent d’autres champs artistiques que la danse pure et qu’il est difficile de nommer ou catégoriser.

CH. Finalement ce n’est pas la question de pouvoir dire si c’est de la danse ou autre chose, c’est un spectacle. Les lignes bougent sans arrêt, les croisements existent de plus en plus mais ce n’est pas récent. La plus belle période pour moi à cet égard, est celle des Ballets russes. Il n’y avait pas mieux que cette coopération des plus grands artistes autour d’une œuvre commune. C’est quasiment impossible aujourd’hui et on est souvent bien loin de cette qualité.

En revanche, c’est vrai que les arts se croisent et ce qui m’intéresse c’est de voir ce qui est en train de réveiller ce qui existait, par exemple le cirque. Il y a eu aussi l’époque Hip-Hop et malheureusement, on a été déçu parce que l’ouverture proposée s’est refermée. Aujourd’hui c’est plutôt le cirque qui vient apporter un renouveau, une dynamique et qui va peut-être permettre de sortir de cette non-danse, dans laquelle on s’est tout de même enferré à un moment donné, qui a proposé peu de choses réellement intéressantes et qui n’était pas franchement une nouveauté pour qui avait vécu les années 70.

Ce qui me semble plus intéressant, même si c’est difficile lorsqu’on est à l’intérieur, c’est de chercher qu’est-ce qui fait bouger quoi?

C’est la raison pour laquelle nous accueillons des artistes venant d’univers très différents comme le cirque avec Yoann Bourgeois qui a fait une formation au printemps dernier et dans Concentrés de danse nous reprenons ce principe de diversification en invitant des circassiens, le premier spectacle, Appris par corps de la compagnie Un loup pour l’homme (Alexandre Fray et Frédéric Arsenault) a été lauréat 2006 de Jeunes talents du cirque. Une autre artiste mélange manipulation, cirque presque magie et danse, c’est très étonnant. Ou Mark Tompkins qui arrive avec son côté comédie musicale et sa transformation de personnages. Tous ces artistes ne sont pas choisis au hasard, je veux vraiment que les choses bougent, circulent.

 

Est-ce vous gardez des liens avec les compagnies qui passent ici ?

CH. J’ai gardé beaucoup de liens avec mes anciens danseurs parce qu’ils sont restés très longtemps, certains plus de dix ans. Pour les chorégraphes, ça fonctionne par affinité.

Par contre, cela fait partie de notre mission de suivre les compagnies, c’est-à-dire de s’intéresser à ce qu’elles vont devenir. Le Pacifique ce n’est pas un garage où on entre, on sort, et où on se moque totalement de ce que les gens deviennent. Il y a donc un lien qui se tisse, il est particulièrement fort avec les chorégraphes pour lesquels j’ai une affinité artistique, il n’y en a pas tant que ça.

Mais tout le monde peut venir travailler et ce qu’on essaie de faire c’est de donner un cadre de qualité: le temps, la durée, ce qu’on ne donne plus aujourd’hui et puis si on peut de l’argent. Mais avant tout un outil de travail avec tout le confort nécessaire pour créer avec une équipe qui compagnonne, qui est attentive, avoir un souci de qualité dans l’offre sans en faire des assistés.

 

Quel a été le moment fort de cette aventure du Pacifique ?

CH. Le moment fort ça a été le moment où le bâtiment a surgi, c’est-à-dire où le rêve est devenu réalité. Ce passage à la réalité dans toute sa beauté. Le temps le plus long ça a été la recherche de financement mais les travaux ayant été très bien menés ça a été très rapide et on a vu surgir cette chose et c’était extraordinaire à vivre et ce premier moment où il y a eu l’ouverture des portes et où le public est arrivé, ça a été fabuleux. C’est le moment où ça a pris corps où le bâtiment est né. Tout était là et tout restait à faire et aujourd’hui on a dépassé nos espérances.

 

crédits photos Christian Rausch et/ou équipe du Pacifique.

D’où vient le nom “le Pacifique”?

CH. Les Grenoblois savent qu’il s’agit du nom de l’ancienne usine de chauffeaux Pacific que nous avons réinvestie, et nous avons eu envie de faire référence à l’histoire. Une usine, c’est un lieu où l’on travaille où l’on transpire, la sueur et la danse c’est pareil. La danse est avant tout un travail et cette idée me plaisait, on a donc gardé le nom en changeant simplement l’orthographe.

Et puis ce mot je le trouvais magnifique, il évoque la paix et c’est la raison de la présence d’un olivier dans le patio, je trouvais que c’était un symbole fort mais le Pacifique c’est aussi un océan aux terribles colères, très violent et intense quand ça doit l’être. Et ça n’est pas une vie tranquille que nous menons, les artistes, il faut savoir monter au créneau lorsque c’est nécessaire. Ce terme évoque aussi le large, le voyage, la circulation et c’est ce que j’essaie de mettre en place, ici.

 

Merci à Christiane Blaise pour cet entretien, et rendez-vous sur le site internet du Pacifique.

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