Un weekend de spectacles parisiens et chorégraphiques

Paris offre en cette période une quantité de spectacles de danse à travers des festivals ou des programmations proposées par divers lieux dédiés ou non à la danse. Nous reviendrons sur les festivals d’été dans un prochain article, ici, quelques impressions après avoir assisté à trois spectacles chorégraphiques très différents au cours du même weekend.

Tout d’abord un beau programme au Théâtre national de Chaillot, scène nationale pour la danse qui accueillait pour trois soirs la troupe du CND d’Angers dirigée par Robert Swinston et qui reconstruit trois pièces du répertoire de Merce Cunningham, Inlets 2 (1983), Beach Birds (1991) et How to pass, quick fall and run (1965). Les deux premières pièces portent sur des études de la nature (ruisseau et oiseaux de mer), alors que la troisième est construite à partir d’histoires écrites par John Cage, chaque pièce d’une durée d’une minute est tirée au sort, lue en français par deux comédiens et entre en jeu avec la chorégraphie.

Inlets 2, CND d’Angers, Merce Cunningham reconstruit par Robert Swinston (c) TNC tous droits réservés.

Comme toujours chez Cunningham, on assiste à une incroyable alchimie entre la technicité de la chorégraphie, l’épure du geste et du costume ( académiques ou casual selon les pièces mais toujours allant à l’essentiel) et un humour qui transparaît à travers certains gestes, l’utilisation étonnante d’objets sonores ou d’histoires loufoques (merci à son complice et ami John Cage) dont la superposition ajoute au surréalisme de la pensée alors que les danseurs persistent dans une rigueur du geste, du placement et des trajectoires, impeccable. À l’issue du spectacle on retient des images, des atmosphères très différentes selon les pièces, une sorte de bercement bucolique et romantique pour Inlets 2 lié aux bruits d’eau, à la brillance soyeuse des costumes, et à la chorégraphie assez classique, ports de bras, tour promenade, arabesques, curves et sauts arrêtés qui sont autant de marqueurs du vocabulaire cunninghamien.

Beach Birds, CDNC Angers, Théâtre de Chaillot @ Charlotte Audureau_@loeildoliv.

Beach birds fait entrer le spectateur dans un univers bien différent celui de ces oiseaux observés sur les plages, pingouins en habits, échassiers coureurs ou goélands aux envergures démesurées investissent le plateau au son des bâtons de pluie et de quelques notes de piano égrenées avec parcimonie. Première grande pièce utilisant le logiciel Life forms, Cunningham élargit ainsi sa composition de mouvements ajoutant tremblements, torsion du buste et ports de bras inhabituels dans son vocabulaire. Ces mouvements qui donnent vie à ces êtres mi-humains mi-oiseaux sont accentués par les costumes créés par la plasticienne Marsha Skinner qui recouvrent les danseurs d’académiques blanc jusqu’aux aisselles et noir ensuite mains comprises, répondant à la volonté de Merce qui souhaitait « donner des bras aux danseurs » en prolongeant les mouvements mains comprises, l’effet est effectivement saisissant. Pas de compte ici mais une communauté d’êtres liés par des envols communs. Pour la dernière pièce présentée, les danseurs évoluent sur fond d’histoires courtes racontées par deux acteurs sur scène dont les voix se répondent ou se superposent parfois. T-shirts et leggings colorés donnent un côté actuel et joyeux à la pièce, qui sous des faux airs de facilité est une véritable performance physique, courses, sauts s’enchaînent parfois très rapidement. On ne peut que saluer le travail et le talent des interprètes qui rendent vivantes ces pièces devenues des classiques du répertoire contemporain.

Chorégaphie  Merce Cunningham. Reconstruction Robert Swinston. Musiques John Cage. Réalisation lumières Benjamin Aymard. Réalisation costumes Cathy Garnier.

Inlets 2 (1983)
Décor, costumes, lumières Mark Lancaster avec Anna Chirescu, Pierre Guilbault, Gianni Joseph, Catarina Pernão, Carlo Schiavo, Flora Rogeboz, Claire Seigle-Goujon

Beach Birds (1991)
Costumes, lumières  Marsha Skinner avec  Marion Baudinaud, Ashley Chen, Matthieu Chayrigues, Anna Chirescu, Pierre Guilbault, Gianni Joseph, Haruka Miyamoto, Catarina Pernão, Flora Rogeboz, Carlo Schiavo, Claire Seigle-Goujon

How to pass, kick, fall and run  (1965)

Textes John Cage.Décor, lumières  Beverly Emmons. Costumes Michelle Amet avec Anna Chirescu, Étienne Fague, Pierre Guilbault, Gianni Joseph, Karim Kadjar, Catarina Pernão, Carlo Schiavo, Flora Rogeboz, Claire Seigle-Goujon. Production CNDC d’Angers, avec l’aimable autorisation du Merce Cunningham Trust, le soutien du John Cage Trust et des Editions Peters.

Où et quand ?

Théâtre national de Chaillot, vendredi 1er juin 2018

Recomposed, BKN, chorégraphie et photo Sine Qua Non Art tous droits réservés.

Le deuxième spectacle que nous avons choisi était donné par le jeune Ballet national du Kosovo qui pour sa première venue à Paris était accueilli au Théâtre du Palace. Ambiance très particulière puisque la salle était visiblement remplie de représentants de la communauté kosovare vivant en France. Le public a donc fait un très bel accueil à cette jeune troupe dont les 20 danseurs donnaient Recomposed une pièce chorégraphiée par les chorégraphes de la compagnie Sine Qua Non Art, Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours. On a apprécié la sobriété et l’efficacité de la scénographie, plateau nu habité par un rideau de fond scène doré, bruissant et mouvant selon la lumière et les déplacements des danseurs. Une chorégraphie réglée au millimètre, d’autant que les danseurs ont dû s’adapter à un plateau qui paraît sous dimensionné pour leur nombre et les trajectoires qu’ils doivent réaliser. Les costumes-oripeaux servent totalement le propos et instillent une forme de poésie dans la chorégraphie, poésie abondée par la musique de Richter. Les girations, les grands mouvements d’ensemble sont convaincants, il existe cependant des différences assez nettes de technicité parmi les danseurs compensées en partie par une belle énergie commune. Recomposed parle avec sensibilité de la façon dont une nation cherche une nouvelle identité après la disparition de la fédération à laquelle elle appartenait. Les différences de niveau, les singularités physiques, les particularités qui transparaissent au sein de la compagnie la rendent plus humaine et cette recomposition apparaît avant tout comme une étape de construction dans la vie de ce jeune ballet.

Recomposed, création 2016 pour le Ballet National du Kosovo / Pièce pour 20 danseurs-ses.

Chorégraphie, scénographie, lumière : Christophe Béranger & Jonathan Pranlas-Descours. Costumes : Pauline Kieffer. Musique les Quatre saisons de Vivaldi recomposé par Max Richter.

Où et quand ?

Théâtre du Palace samedi 2 juin 2018

Orbes, Jordi Gali (c) David Hiram-Sánchez.

Le dernier spectacle nous mène dans la cour du Musée Rodin qui a consacré ce printemps une exposition montrant les liens que le sculpteur a pu entretenir avec la danse à travers des études graphiques, des esquisses en argile ou en plâtre, des statues réalisées après des rencontres avec différents modèles dansants. Loïe Fuller, Isadora Duncan, Nijinsky, Hanako, Alda Moreno ou les petites danseuses du Ballet royal du Cambodge. La cour de l’Hôtel Biron et ses jardins ont offert un cadre particulièrement pertinent pour l’installation chorégraphique Orbes de Jordi Gali, un des chorégraphes de la cie Arrangement provisoire. Dans un cercle délimité par des cubes colorés, un groupe variable de deux à 5 danseurs va s’interroger sur les relations entre corps, matière, temps, et espace. Les interprètes sont à la fois matériaux et bâtisseurs. Créant architectures éphémères qui deviennent sculptures posées en écho à celles de Rodin, les danseurs explorent les points d’équilibre, de traction, de compression, toutes les lignes de force qui transforment les déséquilibres individuels en structures stables. Le spectateur est invité à aller et venir à son gré durant la performance qui s’étale sur 2h30. Cet étirement du spectacle et la mobilité des spectateurs offrent des visions inédites et toujours renouvelées des sculptures de corps proposées par les artistes. Les voir d’en haut profitant d’une fenêtre ouverte sur la cour depuis le premier étage du musée et tout change, matière et espace mobiles dans un temps étiré qui permet de capter l’éphémère. Paradoxalement comme par un phénomène de persistance rétinienne l’installation des corps dans quelques minutes d’immobilité les figent en statues dans le souvenir.Une très belle expérience à vivre et une performance à saluer car si le beau temps était au rendez-vous, la chaleur rendait le travail des danseurs particulièrement intense et éprouvant.

Orbes : précédemment intitulé PX8

Conception Jordi Galí en dialogue avec Nermin Salepci. Création et jeu Anne Sophie Gabert, Lea Helmstädter, Konrad Kaniuk, Jérémy Paon, Jeanne Vallauri /Julia Moncla. Collaborateurs : Vania Vaneau, Julien Quartier, Sandra Pasini, Guillaume Robert. Durée : 2h30

Production : Arrangement Provisoire et Extrapole. Coproductions: Le Pacifique – CDCN de Grenoble, La Briqueterie – CDCN du Val de Marne, Mercat de les Flors / La quinzena metropolitana – Barcelone, Les Subsistances – Lyon, Le CCN de Rillieux-la-Pape.

Où et quand ?

Hôtel Biron- Musée Rodin dimanche 3 juin de 14h30 à 17h.

Image de Une, visuel de How to pass, kick, fall and run, Merce Cunningham reconstruit par Robert Swinston, CDNC-Angers, Théâtre de Chaillot @Charlotte Audureau_@loeildoliv.

 

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