Un triple bill habile signé Johan Inger

Ballettabend Pure Bliss Bliss Chr: Johan Inger Tänzer: Ensemble © Stuttgarter Ballett GP 24.02.2022



Une fois n’est pas coutume ! Le Ballet de Stuttgart est monté à Berlin avec un triple bill signé Johan Inger, le chorégraphe suédois phare, ancien directeur du Cullberg Ballet de 2003 à 2008 et artiste associé au NDT de 2009 à 2015. Un programme que la Deutsche Oper Berlin et le Staatsballett Berlin n’ont pu résister à présenter au Tempodrom de Berlin pour trois représentations. Un doux mélange de poignante beauté, de douceur nonchalante et de laideur recherchée, le tout savoureusement saupoudré d’une belle pincée d’humour.

Bliss, Johan Inger, VittoriaGirelli_MatteoMiccini (c)Yan Revazov.

La soirée débute par Bliss (« Félicité », en anglais), une pièce créée en 2016 pour la compagnie italienne Aterballetto. Porté par The Köln Concert (1975) de Keith Jarrett, Inger a souhaité coller le plus possible à cette improvisation légendaire. Le chorégraphe a découvert cette partition à l’âge de 20 ans et l’aurait alors écoutée en boucles. Il en parle même comme d’« une partie importante de sa vie ». Exubérants à souhait, les seize danseur.ses envahissent l’espace avec une nonchalance inouïe, Inger leur faisant capturer ce sentiment d’improvisation, de détachement envoûtant. Ils évoluent en solo, duo, trio, en petits groupes. Jamais le mouvement ne s’arrête. La scène du Tempodrom, dépourvue de coulisses, rappelle un ring duquel un ou deux danseurs de temps en temps sortent, comme pour mieux observer ce parfait équilibre entre évasion et cohésion. Les costumes (signés Inger avec la collaboration de Francesca Messori), vêtements colorés de tous les jours, ajoutent une note d’insouciance à cet instant chorégraphique spontané, au langage néanmoins bien précis, aussi léger qu’ancré dans le sol. Un trait de fabrique d’Inger !
S’il ne fallait retenir qu’une soliste, ce serait la charismatique Vittoria Girelli qui assimile avec brio cet état d’esprit désinvolte. Bliss demeurera peut-être toutefois la pièce la plus lisse, voire trop pondérée, de ce triple bill.

Out of breath, Johan Inger (c)Yan Revazov

Out of Breath, la seconde pièce, plus lourde, sonne comme un contre-exemple interrogatif de la première : et si le bonheur insouciant n’était-il pas si évident que cela ? La pièce, créée en 2002 au NDT II, illustre à quel point la frontière entre la vie et la mort est fine. Inger a voulu transcrire la naissance compliquée de sa fille désormais âgée de dix-neuf ans et explorer ainsi la fragilité de la vie. Une frontière qui prend, sur scène, les apparences d’un mur incurvé que trois femmes (vêtues d’insolites tutus bouffants aux épaules dénudées, signés Mylia Ek) et trois hommes encerclent, escaladent. Ils tentent aussi de le survoler ou bien de tenir en équilibre dessus. Ils s’entraident parfois. Mais souvent ils sont rejetés au sol. Ils essayent d’échapper à la mort mais ils veulent aussi la regarder en face. Un condensé d’images exquises ! Et c’est là que la configuration du Tempodrom montre ses limites : les spectateurs assis à l’extrême côté cours n’auront pas pu voir cette scénographie sous son meilleur angle. La partition de Jacob Ter Veldhuis et Félix Lajkó ajoute au désarroi et les cordes enchaînent des rythmes lancinants aux accents folkloriques. Puis, le solo de Sebastian Klein enivre par son intensité furieuse, fébrile. Out of Breath est une œuvre profonde, dont le propos plus lourd prend tout son sens à travers un vocabulaire ingerien clair et efficace. Agnes Su et Jason Reilly, surtout, glacent par leur technicité. Une pièce qu’il faut, je pense, revoir pour en apprécier toutes ses précieuses nuances…

Aurora’s Nap, Johan Inger , Angelina Zuccarini, Roman Novitzky © Stuttgarter Ballett.

En apothéose finale, Aurora’s Nap. Rien à voir avec la version de Marcia Haydée ! Un best of de 50 minutes (mais trois actes !) de La Belle au Bois dormant ? On en a toujours rêvé mais personne ne l’avait encore osé ! À l’été 2021, au cœur d’une nouvelle vague du Covid, Johan Inger se dit qu’il est vraiment temps de passer à la comédie en s’inspirant du ballet classique basé sur le célèbre conte de fées. Il condense la partition de Tchaïkovski, et c’est parti ! Le Ballet de Stuttgart a présenté cet original persiflage, superficiel à souhait mais techniquement loin d’être léger, le 25 février dernier. Les deux premières parties se déroulent devant un château gonflé à bloc : les fées ont des oreilles  d’elfes et des couvre-chefs pointus (Inger travaille pour la première fois avec des chaussons de pointe en remasterisant les variations des fées, qui ne sont plus que quatre !), le maître de cérémonie Catalabutte (Alessandro Giaquinto) pique la vedette au chef d’orchestre (car oui, l’orchestre de la Deutsche Oper est au rendez-vous !), Aurore bébé échappe aux bras de son Roi de père, la Reine mère est excédée… Beaucoup d’effets spéciaux, peut-être trop pour certains. Les décors et costumes signés Salvador Mateu Andujar sont, selon moi, merveilleux. La parodie frôle, de temps en temps, la niaiserie. Mais quand le prince de Russie (chevelu Clemens Fröhlich !) se la pète seul dans un coin à faire des entrechats six et que son collègue le Prince d’Allemagne (succulent Timoor Afshar), sosie de Dave, coince de ses mains la jambe de terre d’Aurore (Elisa Badenes) pour que ses équilibres soient trop beaux pour être vrais, alors on ne peut que succomber.

Acte 3, la fée des Lilas (Agnes Su) attend patiemment que ça se passe, assise en bout de scène, les pieds ballants dans la fosse d’orchestre… quand soudain un prince (Friedemann Vogel, un poil âgé mais cela fait toujours son effet !), en costume noir, arrive en scène sur une trottinette ! Après un très long baiser, Aurore se réveille, le château dégonflé retrouve de sa superbe et les invités, plus stylés yéyé et en lunettes de soleil, se réunissent pour faire la fête sous une boule disco. Ça explose de partout, des confettis jaillissent. C’est du grand n’importe quoi. On se serait bien arrêter là. Mais voilà, le prince et Aurore reviennent pour un dernier pas de deux de mariage, en sous-vêtements, emmenés par un adage que l’on entend de loin, comme si la musique sortait d’un gramophone. Voilà une belle pièce-remède contre la dépression hivernale à venir mais qui n’a toutefois que peu d’intérêt chorégraphique.

Image de Une, visuel de Bliss, Johan Inger, crédit photo © Stuttgarter Ballett, droits réservés, article rédigé par notre correspondante à Berlin Léa Chalmont.

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