Trop d’effets ne tue-t-il pas l’effet ?

Le Canadien Shay Kuebler et sa compagnie Radical System Art de Vancouver étaient les invités de la Fabrik Potsdam début mars. Au menu, Telemetry (créé en février 2017 au Festival Chutzpah de Vancouver), une pièce d’une grande intensité acrobatique, entre hip hop et tap dance. Le tout éblouissant le spectateur d’un jeu de lumières plus ou moins pénétrant. À travers ce spectacle d’une grosse heure, l’inventif Kuebler a voulu saisir « comment le corps humain peut être relié à la science des ondes et au concept de poste de monitorage ». Une exploration conceptuelle osée à la sensibilité artistique toutefois bien maigrichonne…

TELEMETRY, Shay Kuebler / Radical System Art © Cara Trench.

Le Petit Robert nous informe que la « télémétrie » est un « procédé technique qui mesure des distances par procédé optique, acoustique ou radioélectrique ». Chez Kuebler, le corps du danseur devient le télémètre qui reçoit l’énergie et l’émotion et celui du claquettiste (Danny Nielsen), un métronome-contrôleur qui dirige non seulement le son, hypnotique, mais aussi la lumière et la vidéo. Ce dernier arpente les extrémités de l’arène-scène pendant qu’un septuor de danseurs envahit cet espace circulaire : Keiran Bohay, Maxine Chadburn, Hayden Fong, Katie Lowen, Tyler Layton Olson, Lexi Vajda et Shay Kuebler s’y déploient à travers un vocabulaire brut et précis. Tout en apesanteur, leurs corps, aussi souples qu’athlétiques, dérapent à l’infini, entre portés enlevés et chutes contrôlées, formant dans l’espace une horizontalité toute surréelle, rappelant de temps à autre celle de Crystal Pite (avec laquelle Kuebler a dernièrement travaillé dans Polaris).

À mi-chemin de la pièce, d’éclectiques duos s’enchaînent tout en cadence, constituant certainement le highlight chorégraphique de Telemetry : entre symétrie et leitmotiv, les individualités des sept interprètes s’affirment. Les lignes se courbent, se joignent et se dispersent. L’ordre fait place au chaos, et inversement. Le dialogue s’installe entre Danny Nielsen, en pleine improvisation, et la source d’éclairage. Les danseurs viennent se greffer par-ci par-là à la figure centrale que constitue le claquettiste, entre violente tension et tendre relâchement. Kuebler d’ajouter à propos de l’improvisation : « Elle a joué un rôle de première importance dans le processus créatif de la pièce ; j’ai d’ailleurs tenu à y conserver des sections d’improvisation structurée, ce qui a l’avantage de donner plus d’espace d’expression aux danseurs en plus d’un spectacle unique chaque soir. »

TELEMETRY, Shay Kuebler / Radical System Art © David Cooper.

On se lasse malheureusement bien vite de cette accumulation de mouvements, de ces prouesses, de cette vitesse. Le propos artistique manque un poil de profondeur. Le show est indéniablement rodé, mais peut-être trop pour entrevoir la fragilité de l’être, facteur d’émoi premier. C’est comme si les interprètes ne saisissaient pas l’intention de leurs mouvements. Les corps s’expriment avec éloquence sans avoir à raconter grand-chose, sans procurer d’émotions. Quant à Danny Nielsen, au fêlé certes percutant, il n’aura pas véritablement réussi à entrer dans la musique…

 

OÙ ET QUAND ?

Fabrik Potsdam, 9 mars 2018
Crédits Image de Une : © Cara Trench.

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