Tanz im August a débuté !

Cette 35e édition du festival Tanz im August a débuté le 9 août à Berlin. Son nouveau directeur, Ricardo Carmona, le veut placé sous le signe de « l’interdépendance et de la cohabitation d’êtres divers et variés » car, selon lui, la danse est une « polyphonie de voix, de travaux et de parcours artistiques, une forêt de mondes ». La campagne d’affichage de l’édition du festival illustre cette forme de cohabitation : un champignon arboricole aux ailes de papillon, une rivière de quartz, une nageoire de poisson aux allures de pétale de coquelicot, une anémone de mer jaillissant du sol de la forêt…


Pour ce premier week-end, il y avait deux premières allemandes au menu mais deux têtes d’affiche que le public berlinois a déjà vues : Nadia Beugré et sa pièce Prophétique (on est déjà né.es) et The Romeo de Trajal Harrell. Le programme n’aurait- il pas été initié par la prédécesseuse de Carmona, Virve Sutinen ? Copinage ou name dropping ? Il serait vraiment judicieux de faire de Tanz im August un vivier à découvertes, émergentes ou établies, et non incontounable festival d’été qui programme gentiment les mêmes gens qu’en Avignon ou à Montpellier… Osez danser, aimez le mouvement ! L’inné, non l’abstrait ! Celui qui vous bouleverse, non celui qui vous épuise… Espérons que le nouveau directeur insufflera du sang neuf l’an prochain !


Sur la scène du HAU2, Beugré nous présente six artistes trans et non-binaires : Beyoncé, Canel, Taylor Dear et Kevin Kero viennent d’Abidjan, Jhaya Caupenne, d’origine ivoirienne, est Belge et Acauã El Bandide Shereya nous arrive du Brésil. Un.e meneur.se de revue, DJ, enflamme le plateau. Des chaises de jardin sont alignées au fond. Des touffes de cheveux parsèment le sol et des rectangles de tissus chamarrés flottent dans les airs. Strings et perruques, paillettes et voiles épousent les corps sculptés qui oscillent du voguing au coupé-décalé, du breakdance au twerk. C’est agressif, comme lorsque la troupe se transforme en une meute de chiens apeurés, affamés. C’est aussi désopilant quand des bonbons jaillissent du plafond tels des confettis. On se fait belle/beau sur le Boléro de Ravel.

Chaque artiste revendique son droit de vivre ses identités, ses désirs et nous laisse deviner ses problématiques qui vont avec. Une réalité qui nous explose au visage comme ces chewing-gums mâchouillés à souhait et dont les bulles blanches éclatent tumultueusement pour se coller sur les minois des mâchouilleurs-interprètes… Indubitablement, c’est toute la complexité de leurs situations que Beugré met en évidence, entre abnégation éclatante et acceptation approximative. Auréolée du Prix Nouveau Talent Chorégraphie décerné par la SACD, la chorégraphe ivoirienne aime cultiver la provocation comme pour mieux interpeller le public, qui ne cesse de se faire lui-même interpeller par les artistes. Un retournement de situation ingénieux, insolent, jusqu’à la comptine finale évoquant un papillon qui se fera attraper s’il ne sait pas voler. C’est d’une grande justesse et cela annonce que la lutte sera longue et parsemée d’embûches.

Prophétique (on est déjà né.es), Nadia Beugré ℗ Werner Strouven

Si le fond séduit par son propos, la forme est cependant confuse et l’écriture décousue. Les conjonctions de coordination manquent dans cette syntaxe alambiquée. Un patchwork de revendications ne gagnerait-il pas à être plus soutenu par un langage chorégraphique clair, dense et éloquent ? Les aficionados du mouvement sont donc rentrés chez eux mobilisés, certes, mais affamés aussi.


Le lendemain, le Haus der Berliner Festspiele accueillait le chorégraphe et danseur nord-américain Trajal Harrell qui dirige le Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble depuis 2019 (mais va certainement devoir le quitter prochainement). Malgré le feuillet distribué pour nous expliquer les corrélations éventuelles entre Roméo, le personnage mythique de Shakespeare, et « le » Roméo, une danse séculaire, tout cela nous échappe bien vite. Harrell raconte pourtant avoir réfléchi « à une danse imaginaire et à l’idée que le mythe de la danse elle-même serait le lien entre le public et les interprètes. » Une pièce pot-pourri aux mille formes, couleurs et costumes, qui a pour moteur de nous rassembler et voit pour cela défiler treize performeurs, dont Harrell lui-même. Le chorégraphe définit cette danse comme « une possibilité imaginaire qui peut avoir lieu, le temps du spectacle. » On a l’impression que le monde entier passe sous nos yeux. Harrell tente de trouver sa place dans cet univers d’utopie. Il s’y plaît à désorienter et décontextualiser pour faire émerger plus d’universalité.

The Romeo, Trajal Harrell ℗ Orpheas Emirzas


Des individualités s’exposent, diverses et variées, plus ou moins fortes, mais toutes aussi farfelues que les choix musicaux du chorégraphe : The Wall de Pink Floyd pour débuter les festivités, des partitions de l’insolite Erik Satie pour continuer, en passant par La Wally de Vladimir Cosma qui se pare d’un dissonant violon en fond sonore… Niveau costumes, c’est chatoyant, mais la profusion interroge, surtout à l’ère où l’on réfléchit sans cesse à modérer les coûts, à consommer moins, à opter pour la durabilité. On se demande rapidement à quoi sert tout cela, à quoi bon défiler en continu sur des demi-pointes (horribles qui plus est…) ou esquisser des ensembles ou solos sans nulle audace chorégraphique ?

Avec son vocabulaire inspiré du voguing, Harrell recherche la simplicité du geste comme pour mieux réussir à nous lier les uns aux autres. Le fantasme de Harrell n’est pas le mien. En quête d’un idéal, somme toute simpliste, il fait le faux pas de choisir un langage tout autant réducteur. Les corps, laissant le plateau rarement vide, évoluent avec une nonchalance follement enquiquinante… Le dépouillement final, plus sombre et plus rock, élimine le superflu et laisse place à l’essentiel. Les visages des performeurs se crispent, les corps se tassent. Blackout! Certains auront trouvé cette œuvre émouvante, langoureuse voire captivante. D’autres auront eu la sensation énervante de s’être superbement ennuyés. Je fais partie de la deuxième catégorie.

OÙ ET QUAND ?
HAU2, le 11 août 2023, Prophétique (on est déjà né.es) de Nadia Beugré
Haus der Berliner Festspiele, le 12 août 2023, The Romeo de Trajal Harrell

Crédits Image de Une : Prophétique (on est déjà né.es), Nadia Beugré ℗ David Kadoule

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