Soirée Béjart / Nijinski / Robbins / Cherkaoui à l’Opéra Garnier

Quatre monuments de la création chorégraphique du XXème siècle, trois compositeurs de mélodies qui résonneront encore pendant des siècles, une soirée magistrale à l’Opéra Garnier.

« Le poète comme le révolutionnaire est aussi un oiseau de feu » Maurice Béjart.

Ouverture du rideau sur « L’Oiseau de Feu », de Maurice Béjart. Un véritable kaléidoscope dansé, dans lequel l’oiseau rouge (Mathias Heymann, puis Allister Madin, son phénix) vient sublimer l’anti-valse des partisans vêtus de gris. Des costumes simples (académiques aux légers détails de transparence, sur les maquettes de Joëlle Roustan) et efficaces, une interprétation juste : un régal. « L’Oiseau de feu » raconte une « romance révolutionnaire ». Maurice Béjart voulait créer le mythe d’un engagement total et enthousiaste, jusqu’à la mort. La mort qui ne tue pas l’idéal, renaissant de ses cendres malgré tout, et transportant avec lui une foule toujours grandissante d’autres idéalistes. En ces temps politiques moroses, la danse vient réchauffer nos coeurs d’artistes et de citoyens.

L’Oiseau de feu. Laurent Philippe / ©Opéra national de Paris

« Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus » Mallarmé.

S’enchaînent deux interprétations de la même oeuvre musicale : Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy. Pari audacieux pourrait-on penser, deux Préludes dans une même soirée ? Point du tout, les identités fortes des chorégraphies font oublier la redondance. Pour les oreilles les plus fines, l’orchestre de l’Opéra National de Paris, dirigé par Vello Pahn, s’efforce lui aussi de faire ressentir la « fibre Nijinski » et la « fibre Robbins ».

Nicolas Le Riche et Emilie Cozette – Photo : Sébastien Mathé

« L’Après-midi d’un faune » première création de l’immense Nijinski, des Ballets Russes, ne cesse pas d’étonner depuis sa première représentation en 1912 : la pièce avait alors reçu un accueil « aphone »; le chorégraphe avait dû re-danser entièrement la pièce lors de la répétition générale, face à l’absence d’applaudissements du public, qui comprenait Debussy, Ravel et Cocteau. Diaghilev lui-même, alors directeur des Ballets Russes, avait presque annulé la représentation tant il doutait de la qualité de la pièce. L’histoire est simple : un faune se pâme et joue de la flûte dans une forêt quand des nymphes le rejoignent. Après un pas de deux avec l’une d’entre elles, elle s’enfuit en abandonnant son foulard, dans lequel le faune s’enveloppe, dans une scène très érotique. Les mouvements ne sont quasi pas « dansés », mais reprennent la structure des vases de l’antiquité grecque (qui inspirent aussi le décor de Léon Bakst). Tout se passe comme si la scène se transformait en bas-relief antique animé. Une prestation facile en apparence, mais il faut au moins un Nicolas Le Riche – danseur étoile qui aura marqué l’histoire de l’Opéra et quitte ses planches cette année, pour effectuer un faune avec tant de brio. Les nymphes sont plus hésitantes et maîtrisent moins le défi d’incarner un spectacle en « 2D ». 

Lydia Nelidova et Vaslav Nijinski dans « L’après midi d’un faune ».


A peine quelques secondes après que le faune se soit rendormi, on le retrouve allongé, mais en version « Robbins » cette fois là. Dans un décor de studio de danse, il s’étire, effectue quelques pliés et dégagés, avant que sa nymphe apparaisse pour un pas de deux qui rappellera à tous danseurs les enchaînements d’exercices à la barre. Dans « Afternoon of a faun », tout est empreint de la touche « Robbins » (connu du grand public pour West Side Story): l’atmosphère des couleurs, les mouvements incarnant la jeunesse, l’adolescence et la fougue. L’interprétation d’Eleonora Abbagnato, récemment nommée danseuse étoile et Hervé Moreau, ne laisse rien à redire.

‘Afternoon of a faun’ – Eleonora Abbagnato et Hervé Moreau – © Icare.

« Le Boléro est (…) comme une énorme tempête, un trou noir, un ouragan. » Damien Jalet

Pouvait-il y avoir un « clou du spectacle » après de telles oeuvres ? Le défi est relevé par les chorégraphes Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet en co-création avec l’artiste Marina Abramovic. Invités par Brigitte Lefèvre, directrice de la danse de l’Opéra, à réinterpréter le Boléro de Ravel, ils en proposent une version totalement hypnotisante. Les mouvement rappellent ceux des soufis, les membres d’une branche mystique de l’Islam qui entrent en transe en tournant sur eux-même, un bras levé vers le ciel et l’autre vers la Terre, devenant l’interface entre ces deux mondes. Les danseurs vêtus de longues capes noires, dessinées par Ricardo Tisci de la maison Givenchy, entrent en scène avant que les premières notes de la mélodie ne commencent. Tapant du pied tous ensemble, ils introduisent le rythme des tambours, ce rythme reconnaissable entre tous qui constitue le coeur du morceau de Ravel.

Au fil du crescendo musical, les danseurs se lancent dans leur transe mystique, tournant sur eux-mêmes, autour des autres danseurs, autour de la scène, entourés d’effets de spirales de lumières, et reflétés dans un miroir immense, faisant finalement tourner la tête du public, envoûté. Les capes tombent petits à petits pour ne laisser voir, au moment de l’apogée musicale, que l’homme dans son plus simple appareil : le squelette.

© photos: Agathe Poupeney – Opéra national de Paris / Inez & Vinoodh

A lire : l’interview des chorégraphes disponible sur le site de l’Opéra de Paris.  

A voir : le portfolio d’Agathe Poupeney

Où et quand ?

A l’Opéra de Paris jusqu’au 3 juin 2013. Réservez vos places ici ou n’hésitez pas à consulter le site Bourseopéra

Petits budgets, soyez rassurés : le spectacle vaut la peine d’être vu « du dessus » : l’effet kaléidoscope de Béjart et hypnotisant de Cherkaoui n’en sera que plus fort si vous optez pour une place en hauteur, bien moins chères qu’au parterre.

Pour qui ?

Une soirée qui en mettra plein les yeux aux novices comme aux experts, et qui ravira les amateurs de danse comme les amateurs de musique. 

*Critique de la représentation du 30 avril 2013 (répétition générale). 

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