Satyagraha ou comment l’écoute passe par le mouvement

Et dire que certains continuent de croire qu’un opéra peut se passer de danse ! Sidi Larbi Cherkaoui, aux côtés de sa compagnie anversoise Eastman, contredit avec brio cette absurdité en mettant en scène Satyagraha, opéra en trois actes de Philip Glass (dont la première a eu lieu en mai dernier à Bâle !). Berlin avait déjà accueilli l’onirique Einstein on the beach (Bob Wilson à la mise en scène et Lucinda Childs à la chorégraphie), premier volet de la « Trilogie des portraits ». La Komische Oper lui préfère le sage Satyagraha (la Force de la Vérité) qui inaugure la seconde période compositionnelle du maître de la « musique à structures répétitives ».

 

Satyagraha © Monika Rittershaus

 

Entre minimalisme (Einstein on the beach) et lyrisme (3e volet, Akhnaten),  Satyagraha se pare d’un grand orchestre de maisons d’opéra, ici celui de la Komische Oper, conduit avec ferveur par Jonathan Stockhammer. L’opéra évoque les années où le futur Mahatma Gandhi résida en Afrique du Sud (1893-1914), et où il fut confronté à la ségrégation raciale britannique. Trois actes et sept tableaux de la vie du grand homme défilent et remémorent trois grands noms qui lui sont chers : Tolstoï, Tagore et King (le Gandhi américain d’après Glass), soit le passé, le présent et le futur. Cet opéra n’est cependant pas une biographie de Gandhi mais plutôt une évocation de son rôle politique.

Ainsi la mise en scène de Cherkaoui vise à suggérer la nature propre du combat du Mahatma, son universalité, comme en témoigne ce poignant tableau à l’Acte III au cours duquel les danseurs essayent de se frayer un chemin au travers de la foule, leurs corps dénudés prônant des causes protestataires. Leurs torses tagués portent d’offensants stigmates, symbolisant des discriminations endurées de tous temps par les hommes.

 

Satyagraha © Monika Rittershaus

 

Les corps des douze danseurs et danseuses sont rêches, vigoureux, mais gracieux. Des individualités troublantes à la gestuelle précise et fluide qui transpire d’expressivité. Les solo/duo/trio s’enchaînent tout en cadence, entre les sangles qui soutiennent le carré de scène. Parfois, violemment, un danseur ordonne à son partenaire un mouvement. Les lignes se courbent, se joignent et se dispersent. Lancinante, voire hypnotique, la partition évolue tout en répétition, en progression : le sonore et le sensoriel ne font plus qu’un. Entre symétrie et leitmotiv, Cherkaoui, l’orfèvre, émoustille nos sens et consciences en transcendant chaque pas et mouvements de ses danseurs qui deviennent délibérément ornements mélodiques.

Si la partition et la mise en scène fascinent, le livret, lui, est bien plus mince. Chanté en sanscrit, il repose sur un enchaînement d’aphorismes : « Considère comme égaux : plaisirs et souffrances, gains et pertes, victoires et défaites. » ; « Ignorant toute possession, l’homme prend soin du maintien de son corps, sans excès. » ; « L’homme sage doit agir, impatient d’apporter le bonheur et la cohésion dans le monde. » ; « J’aime l’homme qui demeure le même avec un ami ou un ennemi. »…

Universels, chanteurs et danseurs sont voués à une imbrication géométrique, une interdépendance les uns envers les autres, formant dans l’espace une horizontalité follement esthétique. Figurants-chanteurs, accessoiristes-danseurs, ici-bas l’artiste est multifonction et pour traduire cette violence à laquelle se heurte Gandhi (somptueux Stefan Cifolelli), Cherkaoui n’hésite pas à engouffrer l’homme phare au milieu de forces obscures. Les danseurs se fondent alors dans le chœur (d’une grande précision rythmique !), opérant une dynamique toute particulière, comme pour mieux molester, en masse, le corps de cet homme pacifiste qui continue à avancer, seul, malgré les obstacles : poussé, bousculé, valdingué, renversé, Gandhi poursuit son chant avec aisance, en toute sérénité. Ses voix/es jamais ne dévient.

Satyagraha © Monika Rittershaus

 

Selon Cherkaoui, « la danse est l’acte le plus fondamental à travers lequel un corps peut s’exprimer dans l’espace. » En unique décor, hormis le sol, les danseurs s’arment de grands panneaux pour noter les préceptes de Gandhi et de ses adeptes. Relevés ou soulevés, ces ardoises/boucliers tournoient et défilent au-dessus des têtes bien pensantes, les entourent d’un pentagone ou les protègent de jets de sang. À l’acte III, l’heure est à la manifestation non violente, rappelant la Marche protestataire de Newcastle en 1913. Danseurs et chanteurs tapissent le sol d’une poudre blanche laissant apparaître le Yin et le Yang. Le carré suspendu formant la scène se soulève en son fond. Un danseur tente de parvenir au sommet mais dégringole. S’ensuivent d’éclectiques solos : corps voluptueux, bustes sous tension, amples sauts, pirouettes limpides… L’accentuation des mouvements nous pénètre.

Le plateau se soulève soudain à mi-hauteur. De sous la charpente, l’humain surgit, s’agite, fourmille. La scène s’incline, Gandhi reste de marbre. Assis en tailleur en plein milieu, il éclaire de ses paroles l’auditoire. Un tableau final apaisant, tout en apesanteur.

Satyagraha ce sont trois heures d’un spectacle total, entrelacs de genres et de cultures, au cours duquel jamais l’ennui ne s’installe. Une des plus fructueuses créations à laquelle il m’ait été donné d’assister.

 

OÙ ET QUAND ?

Komische Oper Berlin, 27 octobre 2017
Crédits Image de Une : © Monika Rittershaus

 

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