Première quinzaine de Tanz im August

Pour cette 30e édition, le festival berlinois Tanz im August voit les choses en grand : 30 productions, dont 4 premières internationales et 16 allemandes, 220 artistes sur 11 scènes… un programme on ne peut plus éclectique, s’échelonnant du 10 août au 2 septembre, sous l’œil toujours plus curieux d’un public international et d’une curatrice (Virve Sutinen, depuis 2014) au regard toujours plus aiguisé. Retour sur les trois highlights de la première quinzaine du festival.

Ballet de l’Opéra de Lyon, Grandes Fugues / Maguy Marin © Stofleth.

 

Le Ballet de l’Opéra de Lyon aura mis du temps à arriver à Berlin. La faute à une tempête qui a retardé la troupe arrivée à Berlin tout juste quelques heures avant la première. Mais l’attente en valait la peine et le public berlinois est sorti du Haus der Berliner Festspiele avec sa patience récompensée… La Grande Fugue de Beethoven, une formidable partition contrapontique écrite un an avant la mort du compositeur en 1827, constitue l’inspiration commune de trois chorégraphes majeures : Lucinda Childs, Anne Teresa De Keersmaeker et Maguy Marin. Ces trois versions ont été commandées pour les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon. La première de Lucinda Childs (2016), figure de proue de la post-modern dance, fait correspondre chaque phrase musicale à une phrase dansée, le tout enveloppé de lumières bleutées, tamisées (signées Dominique Drillot). Fouettés, arabesques et déboulés s’enchaînent singulièrement avec un souci de géométrie tout particulier. Les six couples de danseur.ses, très structurés, extraordinairement lisibles, manquent toutefois, à mon goût, un peu de vitalité, à l´image de ces ternes académiques gris perles. Grand écart stylistique : Anne Teresa de Keersmaeker (1992) opte davantage pour un vocabulaire rythmique rigoureux. La part belle y est faite aux danseurs (hommes), virils, en costumes noirs et chemises blanches. La chorégraphe se joue des sentiments, humanise ses interprètes en alternant joie et gravité. Une énergie pure, d’une violente liberté, émane du mouvement, très physique, entre sauts et chutes, roulades et torsions. Enfin, Maguy Marin (2001) fait le choix d’une théâtralité poignante, viscérale, au plus près de la Fugue. Éperdues, quatre femmes guerrières puis souffrantes, tout de rouge vêtues, croquent l’instant et explorent le spatio-sensoriel dans sa vérité la plus intime, jusqu’à épuisement. Dans l’ensemble, cette soirée-confrontation danse contemporaine / musique classique est réussie. Mention spéciale à cette compagnie de grande qualité, aussi bien technique qu’artistique.

 

La Veronal, Pasionaria © Alex Font.

Le collectif espagnol La Veronal revient à Berlin (Siena avait été présenté dans le cadre de Tanz im August 2014 et Voronia, de 2015) avec Pasionaria, une pièce-étude de Marcos Morau qui explore une multitude d’images et de passions aux sentiments ambivalents, inspirées autant par le cinéma que la littérature, la photographie ou la peinture. Le programme donne le ton en citant un extrait de Soumission de Michel Houellebecq : « Qui domine les enfants, domine l’avenir. ». Un éventail de saynètes et d’histoires personnelles laissent entrevoir les âmes qui se délient et se relient, entre action et inaction. Les corps, réels ou manipulés, se retrouvent hantés par leurs propres peurs et désirs, leur solitude et leurs obsessions. On retrouve l’ambiance oppressante des mises en scène denses et hyperréalistes de Peeping Tom… Huit interprètes, au jeu troublant et à la technique précise, évoluent dans un univers onirique, aussi léché que décalé, dans lequel les compteurs spatio-temporels semblent suspendus. Cette communauté recluse et masquée évolue tel un disque rayé. Ou est-ce une bobine en avance rapide ? On retiendra notamment le duo qui évolue sur un célèbre Prélude de Bach ou encore le trio sur le Clair de Lune de Debussy, remixés pour l’occasion. Très étrange, follement incarné et humainement sensuel, entre série noire et séance de psy. Peut-être un brin trop long.

Company Wayne McGregor, Autobiography © Andrej Uspenski

La compagnie Wayne McGregor constituait le highlight du second week-end avec la pièce Autobiography, un ballet hypertonique à la scénographie léchée, où la danse entre en symbiose avec la lumière (audacieux contrastes entre des jeux lumineux filtrés ou flashy, signés Lucy Carter) et la musique (électro aux beats un poil répétitifs de Jlin) et où l’expérimentation s’allie aux mouvements et aux émotions. L’enfant terrible de la danse outre-Manche (chorégraphe résident du Sadler’s Wells Theatre et du Royal Ballet London) a eu l’idée de faire danser son ADN, rien que ça ! Les ensembles, duos, trios, quatuor s’enchaînent au rythme (effréné !) de 23 séquences génétiques d’une technicité complexe et nerveuse, quasi-robotique, scientifique. Les dix danseurs débordent d’une énergie à la fois fluide et agressive. Leurs corps bravent les distorsions. Leurs lignes décalées se dispersent et se rejoignent. Chaque geste est agité et pourtant d’une précision toute particulière, savamment articulée. Au bout de la première demi-heure, les interprètes se calment et s’assoient quelques instants, le temps de se laisser bercer par un chant d’oiseaux qui fait place à des tableaux plus nuancés. Trois danseurs se retrouveront même à gésir au sol comme aplatis par cette étrange structure pyramidale jusqu’alors suspendue… Beaucoup d’effets pour une pièce somme toute très hipster. Et que dire de ce morceau baroque en fin de spectacle qui, à défaut d’être hors sujet, n’ajoute rien au propos ! Aussi impressionnant techniquement que follement dans l’air du temps.

 

 

OÙ ET QUAND ?

TANZ IM AUGUST, 30. internationales Tanzfestival
Haus des Berliner Festspiele et HAU 1 et beaucoup d’autres scènes.
Du 10 août au 2 septembre 2018

Crédits Image de Une : © Company Wayne McGregor, Autobiography © Richard Davies

 

 

 

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