Preljocaj dans le texte de Mauvignier: « il est injuste de mourir à cause d’une cannette de bière »

Nouvelle pièce d’Angelin Preljocaj pour six danseurs et un narrateur, « Ce que j’appelle oubli » met en danse les mots de Laurent Mauvignier dont l’ouvrage éponyme raconte la violence d’un fait divers.

Deux derniers tickets obtenus comme une chance, comme arrachés de l’oubli. « Complet » pour toutes les représentations clignote encore dans ma tête comme un signal d’urgence. Il est 20h30 passées dans la grande salle comble du théâtre de la Ville de Paris quand les derniers arrivés se pressent vers leurs sièges, petits espaces clairsemés éphémères.

La lumière s’éteint, noir dans la salle et sur le plateau; le corps tout en blanc du narrateur s’avance. Celui de Laurent Cazanave, jeune comédien et metteur en scène formé à l’Ecole du Théâtre National de Bretagne (TNB), nominé dans la catégorie jeune talent masculin aux Molières 2011. Il a cette force de la diction, crispée, hachée, tendue, qui, épidémie de grippe ou malaise devant la cruauté de ce qui est raconté, fait déjà partir une petite poignée de spectateurs.

Un jeune homme de 25 ans battu à mort par quatre vigiles pour avoir bu sans la payer une cannette de bière dans un supermarché lyonnais.

C’est ce fait divers qui a inspiré à Laurent Mauvignier un texte puissant qui s’attache à la fois au corps passé à tabac –le sang qui coule jusqu’à la lèvre, la gorge sèche, le déodorant poivré d’un vigile, les jambes qui veulent riposter aux coups mais qui ne peuvent pas– et à l’imaginaire de la vie en dehors du supermarché –la place du frère qui vient reconnaitre le macchabée à la morgue, la femme du frère qui pense que « cela devait bien finir par arriver », les parents bouchers auxquels il faut annoncer la mort de leur fils, les femmes des vigiles contraintes de croire le récit de leur mari pour tenir bon– «on ne l’a pas frappé »; le manque d’amour et la solitude.  

De ce texte qui nous confronte à la violence sociale, l’injustice et l’incompréhension la plus radicale, le chorégraphe Angelin Preljocaj a voulu s’emparer pour traduire dans les corps la narration de papier : « C’est une unique phrase, une longue phrase interminable qui imbrique le jeu des corps et la structure littéraire de façon radicale. J’ai pensé que la danse pouvait s’emparer du sujet, en mettant en perspective le récit, et en déployant une écriture chorégraphique qui lui serait spécifique». Pari réussi. La danse n’illustre pas ce qui est dit, elle met en mouvement l’émotion.

Des séquences superbes, rythmées, précises, portées par un jeu de lumières qui renforce la tension de la pièce. Un duo de danseurs évolue initialement dans la pénombre du fond de scène alors que les premiers mots du texte tombent comme un couperet. « Et ce que le procureur a dit, c’est qu’un homme ne doit pas mourir pour si peu, qu’il est injuste de mourir à cause d’une cannette de bière».

La lumière se fait sur scène progressivement, ce sont les quatre vigiles qui s’habillent en ligne droite, parfaite synchronisation des gestes –le bras qui tombe, remonte, passe autour du cou, noue une cravate, la veste à enfiler ; le costume lissé, non policé. Commence l’interrogatoire, là bas, tout au fond du magasin, les crispations au rythme des claquements de doigts; les vigiles qui l’encadrent, lui tournent autour, petit carré de lumière dentelée de plus en plus réduit.

Un contre quatre, tête cachée, effondrée. Un nouveau duo, saisissant, de deux êtres qui dansent ensemble dans un sursaut de vie. La maitrise des interprètes et l’esthétisme des mouvements captivent le regard. Des corps qui s’emmêlent, des élans, presque un saut, ou un saut-de mouton, presque un jeu, ou un combat pour survivre.

« Ce que j’appelle oubli » s’appuie sur la force d’un travail collaboratif extrême, une mise en scène étonnante, et le bouleversement d’un texte qui reste en mémoire, incarné par ces corps dansants, longtemps applaudis après les derniers mots prononcés, glissés dans la mort. « Pas maintenant, pas comme ça, pas maintenant ».

Par Marie Houx

En mars, « Ce que j’appelle oubli » sera à Dijon le 16, à Deauville le 19, à Lillebonne le 22 et à Villeneuve-sur-Lot le 28. Plus d’informations sur les tournées ici.

A vous les studios, racontez-nous comment vous aimez la danse ! contact@cccdanse.com

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