Plongeon dans l’aliénation

S’il ne fallait qu’un mot pour qualifier le langage chorégraphique de Toula Limnaios, ce serait très certainement « foisonnement », suivi de près par « honnêteté ». Momentum, sa dernière pièce, est une incisive satire du quotidien et des rapports hiérarchiques qui se joue des clichés avec éloquence et humour. Un fascinant huis clos d’où s’échappent des saynètes qui respirent bon le fantasme et l’asphyxie, grands maux de notre société.

 

Toula Limnaios, momentum © Dieter Hartwig

 

Une femme gît à terre, face au sol, tel un tapis en peau de bête. Une autre, en combinaison couleur chair, se contorsionne dans un réfrigérateur tel un être se débattant dans du formol. C’est l’heure du souper, un homme éteint passe à table. Une soubrette automatisée (extraordinaire Priscilla Fiuza !), talonnée à souhait, lui sert son repas, une clémentine. Elle époussette et remet le tapis humain en place, en entrant et en sortant. La scène accueille un protagoniste en patins à roulettes qui envahit tout l’espace et slalome entre les quatre pendrillons blancs, emportant dans ses tourbillons la serveuse-automate. Deux autres danseurs ont étalé sur la table l’être réfrigéré et le retourne comme un gigot… Et les tableaux ne vont cesser de fuser et les assiettes de valser, entre expressions énigmatiques et gestuelles robotisées.

Toula Limnaios excelle à explorer des instants de vie de ces huit protagonistes, dont les corps se nouent et se dénouent, bercés par un quotidien absurde, une oppression grandissante. Les âmes aussi se délient et se relient, hantées par leurs propres peurs et désirs. Daniel Afonso entame un duo avec Alba De Miguel, nouvelle danseuse au sein de la compagnie, qui attire le regard par sa présence (ce qui n’est pas gagné face aux autres danseurs, aux individualités bien marquées). Les visages de ce couple se déforment, les corps se déconstruisent, jamais le mouvement ne s’arrête. Ils fondent l’un dans l’autre ce qui n’empêchera pas Afonso de la laisser sur le carreau : en effet, enlacés, ils s’apprêtent à quitter la scène lorsqu’il la projette violemment contre la porte… Dans Momentum, la violence est sous-jacente, plus pudique que dans Tempus Fugit. Plus perfide aussi, elle nous percute froidement, tel cet autre couple qui se débat, emprisonné symboliquement dans les mailles d’un filet.

 

Toula Limnaios, momentum © Dieter Hartwig

 

Un univers troublant, légèrement décalé, dans lequel les compteurs spatio-temporels semblent comme suspendus. Ainsi, Katja Scholz et Karolina Wyrwal s’attablent pour dégobiller mécaniquement une gestuelle jumelle pendant qu’Alba De Miguel se lance dans un solo à l’expressivité tout particulièrement tourmentée. Totalement indifférentes à son désarroi, Scholz et Wyrwal poursuivent leur dialogue machinal. La chorégraphe joue divinement avec ces contrastes, les corps transfigurant les pensées en mouvements cassants ou liants, entre limpidité et opacité. Chacun devient prisonnier de son quotidien et les furtifs instants de liberté sont bien trop courts pour être savourés, comme le souligne cet ingénieux duel au cours duquel Leonardo D’Aquino bloque de son patin, de temps à autre, Daniel Afonso, par sa cravate.

Le clou du spectacle ? La scène où la servante fait manger le personnage central, rappelant celle Des Temps modernes de Chaplin. La serveuse-automate s’emballe et finit par jeter la soupe et les carottes au visage de l’attablé. Elle ne lui essuie plus la bouche d’une serviette mais le gifle sans scrupule. La scène a quelque chose de comique. La suite n’en sera que plus tragique : la soubrette va être sévèrement châtiée, malmenée, traînée et écrasée par Hironori Sugata et Daniel Afonso. Sa rébellion passée, elle finira par se soumettre, par se plier sous les verres et assiettes qu’on lui apporte, tel un porte-vaisselle trop chargé…

Toula Limnaios, momentum © Dieter Hartwig

 

L’esprit perturbateur, incarné par Leonardo D’Aquino en patins à roulettes, refait son entrée en apportant un vent de fraîcheur à cette assemblée déshumanisée dont les visages se gonflent et se déforment. Il tourbillonne autour d’eux et propulse leurs corps, d’une tonicité extrême. La scène se vide, la table est re-disposée au centre. Leonardo D’Aquino la nappe et met le couvert en slalomant. La lumière se tamise. La routine de tous les jours reprend son cours. Hironori Sugata peut enfin dîner calmement.

Momentum est un pièce très étrange et si humaine à la fois. Le mouvement, articulé et désarticulé avec minutie, y fusionne avec les images, poignantes de réalisme. Ajoutez-y une vélocité qui jamais ne nuit à l’analyse du sujet : c’est tout bonnement captivant !

 

momentum – trailer from cie. toula limnaios on Vimeo.

OÙ ET QUAND ?

Halle Tanzbühne Berlin, 13 décembre 2017
Crédits Image de Une : © Dieter Hartwig

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