Percut ou l’absolue résistance

Présenter Percut après avoir eu la chance de le voir au plateau, avec une poignée d’happy few, professionnels ravis de se déplacer dans ce beau lieu qu’est Ramdam, un centre d’art, ravis en ce jour ensoleillé de printemps de croiser d’autres visages masqués, certes, mais autres, de pouvoir échanger à distance respectueuse, de pouvoir saluer les artistes et les remercier surtout de nous sortir d’un quotidien asséché par la situation sanitaire qui n’en finit pas de nous contraindre…

Présenter Percut et avoir eu la chance d’en parler avec le chorégraphe, s’arranger des empêchements variés des uns et des autres, aménager un espace d’échange pour transformer l’empêchement en possible…

Pierre Pontvianne, lui dont on sait l’étendue et la qualité de l’écriture chorégraphique, propose ici, une pièce à l’économie de mouvement minimaliste, une pièce qui pourrait être qualifiée de non dansée si on ne l’accueille pas dans sa complexité.

Percut répond, comme toujours chez l’artiste, à une nécessité : transcrire un état, un rapport au monde, s’inscrire dans une forme de résistance, accueillir l’intuition ou le besoin, laisser surgir…avant de composer. 

Percut, Pierre Pontvianne, Cie Parc©pierregrasset.

Percut est une partition visuelle et vocale, peu ou pas de mouvement du moins en apparence, car il s’agit en fait d’une performance pour ne pas dire une prouesse physique. À partir d’un état de stase corporelle, le chorégraphe est allé puiser dans chaque interprète les ressources du souffle afin de déployer les voix. Travail  d’orfèvrerie subtile qui transforme une matière brute et sombre en mille éclats de couleurs.

Ambiance de fin de monde ou d’un monde à venir poussé sur un sol noir bruissant légèrement. Beauté du noir, intrigue de la matière, seuls les visages, les gorges et les avant-bras des danseurs l’éclairent de leur clarté, musique en sourdine. Trois hommes, trois femmes immobiles face à nous, une voix murmurante et un cri jeté qui nous perce et lance le spectacle.

Le chœur des 6 interprètes, l’incessant flow parlé, la puissance du lancé des mots, la synchronicité absolue des jaillissements vocaux tiennent le spectateur en alerte, en haleine, à bout de souffle. Lorsque de légers déplacements se produisent, ils nous soulagent comme on peut penser qu’ils soulagent les corps des danseurs pris dans une immobilité qui impacte toute la structure des corps. Se dégage de chaque individu et du groupe une écologie du mouvement, rien n’est gratuit, tout est contrôlé, concentré comme ces mains sur le cœur, ce relâchement des bustes vers l’avant, moment de grâce et de répit avant de redéployer la voix.

Intériorisation de la physicalité, tension extrême qui s’exprime par la voix, chœur qui nous interpelle ou qui se querelle, qui résiste ensemble ou s’interroge sur ses membres, image de ce qui traverse nos sociétés, nos familles ou nos proches face aux questionnements.

Percut jette un trouble, dans la forme qu’il propose et dans ce qu’il exige du spectateur pour l’accueillir, la pièce aiguise tous nos sens de façon extrêmement fine, regarder Percut superficiellement c’est ne rien voir ou si peu. Accueillir les sons, les regards, les visages, se focaliser sur les mains, les pieds des danseurs, leurs gorges qui battent comme un cœur, le tonus de leurs corps c’est entrer dans la danse, la vivre avec eux en être profondément impacté, percuté.

À l’issue du spectacle, j’étais personnellement exténuée littéralement à bout de souffle, reconnaissante et épatée de la résistance des interprètes et de l’intelligence du chorégraphe qui une fois de plus est là où on ne l’attend pas. Intelligence dans l’écriture (chorégraphique, dramaturgique, vocale) et dans sa capacité à trouver de la liberté, une possibilité de déploiement là où ça ne bouge pas ou ça ne peut pas bouger. Désorientée aussi que ce soit déjà fini, une quasi immobilité au plateau qui aurait pu peser un siècle et qui s’est transformée en tension dramatique par la puissance des incarnations.

Percut, Pierre Pontvianne, Cie Parc©pierregrasset.

Avec simplicité et sincérité Pierre Pontvianne rend hommage à son équipe, à l’engagement des danseurs au plateau, il s’est appuyé sur les qualités de chacun et le partage d’énergie du groupe sans laquelle une telle pièce n’aurait pas été possible.

En ces temps, où la diffusion des pièces est réduite comme peau de chagrin, il faut prendre le risque de programmer Percut, il faut croire en l’intelligence du public. Percut nous exige, né comme toujours chez l’artiste d’une nécessité à exprimer, la pièce ne s’inscrit ni dans un courant ni dans une provocation, elle est ! Ce principe de nécessité est le garde fou qui tient Pierre Pontvianne loin des impostures, car il s’agit aussi d’un principe de justesse. Et ainsi l’émotion nous saisit, on a envie de crier avec ce chœur, on a envie de croire avec lui que même dans l’empêchement il y a de la liberté et du désir !

 Percut création 2020

Chorégraphie Pierre Pontvianne. Interprétation Jazz Barbé, Laura Frigato, Florence Girardon, Clément Olivier, Lenan Pinon Lang, Paul Girard.Conception sonore Pierre Pontvianne. Matière texte Pierre Pontvianne en collaboration avec les interprètes. Création lumière Valérie Colas. Création décor  Pierre Treille. Durée envisagée : 1h. Production Compagnie PARC.

Où et quand ?

22 mai 2021 au Festival June Events, l’Atelier de Paris

Image de Une, visuel de Percut, Cie Parc, Pierre Pontvianne crédit photo©pierregrasset.

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