Oculus, un classique de Cloud Gate 2

Wu Kuo-Chu est un chorégraphe taïwanais des plus talentueux, méconnu en France.

Décédé jeune d’une leucémie en 2006, il laisse une pièce inachevée Oculus.

Il s’agit d’un classique du répertoire de Cloud Gate 2, l’une des plus grandes compagnie de danse à Taïwan (on vous en parlait ici et ici).

Présenté régulièrement en Asie, mais inédit en Europe, Oculus est une création à découvrir absolument.

_GIA1556

Des thèmes universels

Pièce pour 11 danseurs, sa pièce touche à l’humanité dans son ensemble : l’amour, le couple, l’identité, l’âge, l’évolution, le désir, la colère, la tristesse, la joie, et enfin, l’espoir.

Brossant tour à tour ces thèmes profonds sans jamais tomber dans l’ennui, ni dans l’intellectualisation à outrance, la pièce nous prend dès les premiers instants.

Avec une simplicité apparente la danse nous plonge dans une fraîcheur bien agréable: une expérience lumineuse difficilement oubliable. Un groupe de danseurs habillé pour l’hiver danse autour d’un ballon. Il s’échappe, éclate, lance la frénésie d’un solo des plus déconcertants : une danseuse vêtue d’un simple slip rouge, se gratte, se tourne les index, roule par terre. De sourires forcés en efforts pour se maîtriser, toute la troupe finit par la rejoindre, tout aussi légèrement vêtus. C’est la peinture du début de la vie, de l’apprentissage des contraintes, la gestion des désirs et de sa place dans un groupe.

Oculus de Cloud Gate 2
Les hauts et les bas dans les relations de couple.

Individualité

Dans une deuxième partie, on découvre un groupe de danseurs formant une harmonie de couleurs chatoyantes, un groupe homogène, aux identités préservées. Pour fond, un ciel de nuages changeant et un arbre.

Les couples se forment, l’individualité se précise. Malgré tout, il faut se fondre dans les codes de la société, franchir les obstacles du destin, et survivre les deuils. Les personnages n’ont pas cessé de se gratter, symbole des désirs toujours envahissants. Dans les sociétés asiatiques, où les notions de groupe et de normes sont encore plus sévères qu’en France, ces messages sont d’autant plus percutants.

Deux séquences marquantes: des feuilles d’automne soufflées sur scène accompagnent les danseurs et l’immobilisme du deuil est souligné par le Canon de Pachelbel.

Oculus de Cloud Gate 2
D’émouvantes minutes de deuil en immobilité, sur la musique du Canon de Pachelbel.
Oculus de Cloud Gate 2
Un solo déchirant, éclairé de lumières rasantes.

L’espoir

Une dernière partie aborde l’hiver de la vie. Les personnages ont avancé dans l’âge. Vêtus de manteaux, ils jonglent entre leur vie de couple et leurs désirs insatisfaits. Ils sont moins démangés par les désirs, mais n’en sont pas moins tourmentés.

Frustration, colère contre les autres, inévitablement, la tristesse puis le regret se sont installés. Malgré cela, il reste l’espoir, symbolisé par les ballons de baudruche, qui reviennent sur scène, comme pour rappeler comment tout cela a commencé.

Les danseurs donnent beaucoup de leur personne sur Oculus. Les expressions des visages expriment une très large palette de sentiments, de la joie à la rage, de la tristesse au regret, de la colère à l'envie.
Les expressions des visages sont très présentes exprimant une large palette d’émotions
Les mouvements de foule en colère, contrastent avec l'individualité de celle qui s'affiche satisfaite. Puis, lentement, glisse vers la colère, elle aussi.
Les mouvements de groupe en colère, contrastent avec le désir d’individualité.

Entre tristesse et plénitude

Visiblement inspiré par le tanztheater, popularisée par Pina Bausch, la chorégraphie d’Oculus revêt une certaine simplicité marqué par l’expressivité : les mouvements de groupe, la synchronisation et la répétition construisent la puissance du message. Le style est loin d’être spectaculaire, la chorégraphie est construite avec une multitude de gestes et d’expressions. Les danseurs nous confient qu’ils se sentent vidés, épuisés après la performance, puis revivre et renaître.

Côté spectateurs, les sentiments sont entremêlés entre larmes et joie, tristesse et plénitude. Wu Kuo-Chu parvient à toucher une corde sensible au fond de notre coeur, nous invitant à réfléchir à la vie, son évolution,à nos êtres. Un spectacle vraiment poignant.

Oculus de Cloud Gate 2
Une gestuelle théâtrale qui représente les désirs et envies de chacun

Une oeuvre inachevée

Wu Kuo-Chu n’a pas eu le temps de mûrir complètement Oculus. Il a laissé derrière lui, des carnets de note, sur lesquels il a consigné ses idées et ses visions.

Le statut d’oeuvre « inachevée » fait planer un parfum mystique autour d’Oculus. Il est toujours délicat, pour les héritiers, de retoucher une pièce, aussi infime soit-elle, sans ressentir une sorte de « culpabilité » envers l’auteur. Ce qui explique aussi pourquoi chaque nouvelle intégration est longuement réfléchie par la troupe avant sa réalisation.

Ainsi, l’inclusion de l’arbre dans le décor a été effectuée à titre posthume. La pièce, dans sa forme actuelle, comporte toujours des zones de mystère dans sa chorégraphie et sa construction. Par exemple, chaque scène et musique sont façonnées en miroir avec une autre séquence, comme deux reflets. Or, il manque dans les scènes finales d’Oculus, certaines réponses à l’introduction. Enfin, la signification du titre en chinois « 斷章 » (en pinyin : DUAN ZHANG) est : « chapitre coupé », que l’on pourrait assimiler à « oeuvre inachevée ». En anglais, « Oculus » se réfère à l’ouverture sur le toit d’un dôme, un sens plus proche de la notion de vision.

Oculus de Cloud Gate 2
Le couple, sa formation, son évolution.

En savoir plus sur WU KUO-CHU

Wu Kuo-Chu, le chorégraphe de Oculus, est décédé en 2006 d’une leucémie. Il avait à peine 36 ans. Il a laissé derrière lui, des oeuvres qui se jouent encore régulièrement, dont la pièce maîtresse Oculus. La perte de cet artiste pour la communauté taïwanaise est grande. Il est devenu une des figures les plus respectées et regrettées de la discipline en Asie. Passionné par la danse, sa volonté de fer a surmonté ses faiblesses physiques. Malgré une silhouette pas assez élancée pour le ballet, il décide de s’y mettre à 24 ans. Il réussit à se former à Taïwan, puis à la prestigieuse Folkwang Hochschule (l’école de Pina Bausch) à Essen, avant de devenir un des chorégraphes majeurs de la troupe Cloud Gate 2.

Wu Kuo-Chu est le chorégraphe d'Oculus. Il est décédé en 2006 d'une leucémie.
Wu Kuo-Chu est le chorégraphe d’Oculus. Il est décédé en 2006 d’une leucémie.

Coïncidence éloquente, l’auteur de la musique qu’il a choisie en ouverture d’Oculus, est lui aussi parti trop tôt : George Bizet, mort à 36 ans.

Malgré l’absence du chorégraphe, la force de son oeuvre et le souvenir de son travail sont restés vifs dans l’inconscient de la troupe Cloud Gate 2. Un signe qui ne les a pas trompés : le ballon au début de la pièce, qui devait s’envoler très haut, a éclaté bien plus tôt que prévu. Plaisanterie de l’au-delà ? Avant de condamner ces croyances, précisons tout de même, que le culte des fantômes est une tradition très ancrée dans la culture taïwanaise. Il y avait ce soir-là, une intensité palpable dans la salle, qui a transporté le public en émoi.

Oculus de Cloud Gate 2
La pluie de feuilles d’automne est un moment lumineux de danse et d’émotions.

Un extrait d’Oculus, avec une petite interview de Wu Kuo-Chu à la fin.

 

Les musiques du spectacles

Prélude – Georges Bizet《Carmen-Suite》
Farandole – Georges Bizet《Ľarlésienne-Suite》
Voglio Vederti Danzare – Franco Battiato《L’Arca di Noe》
Alla fiera dell’est – Angelo Branduardi《Ballerina》
Kinder Jorn – Yaacov Shapiro《Best of Yiddish Folk Songs》
Canon – Pachelbel《Canon & Gigue》

En savoir plus sur Cloud Gate 2

Visiter le site internet de la compagnie

Toutes les tournées de la compagnie

Written By
More from Gia

Love heals all wounds de Lil Buck et Jon Boogz à Vaison Danses

Le 21 juillet dernier, le Festival Vaison Danses nous avait créé l’évènement,...
Read More