iTMOI (in the mind of Igor) nouvelle création d’Akram Khan

La dernière création d’Akram Khan Itmoi a été donnée en première mondiale en mai dernier à la MC2 de Grenoble.

Akram Khan est en résidence artistique à la MC2 depuis 2012 et artiste associé à ce lieu ainsi qu’à Sadler’s Wells (Londres) dans le cadre d’un accord de coopération internationale. C’est donc dans le cadre de sa résidence grenobloise que le chorégraphe a créé sa version du Sacre.

iTMOI  trailer officiel

 

In the mind of Igor est une œuvre de commande réalisée dans le cadre des festivités organisées autour du centenaire du Sacre du printemps, (voir à ce sujet notre article). La pièce, créée en mai 1913 au Théâtre des Champs Elysées pour les Ballets russes de Diaghilev, fut un véritable scandale à l’époque. La musique de Stravinsky et la chorégraphie de Nijinsky constituaient une véritable rupture esthétique avec les codes du ballet de l’époque. Ruptures rythmiques, motifs répétitifs, que ce soit dans la musique ou la danse, thème du sacrifice, tout choquait alors le spectateur.

Le Sacre est donc devenu au cours du siècle un challenge pour de nombreux chorégraphes, Béjart,  Pina Bausch, Preljocaj, Gallotta ou l’ivoirien Georges Momboye s’y sont frottés. Tous ont donné leur interprétation tout en gardant la musique de Stravinsky.

La proposition d’Akram Khan l’abandonne. Il s’en explique lors de la rencontre avec le public donnée à l’issue de la représentation du 15 mai dernier à Grenoble. La musique de Stravinsky lui paraît impossible à chorégraphier, il décide donc de travailler avec trois compositeurs Nithin Sawhney, Jocelyn Pook et Ben Frost et de ne garder de l’œuvre originelle que l’idée du motif, de la cassure rythmique. La musique de Stravinsky s’efface totalement au profit d’une nouvelle partition alternant musique électronique, chants folkloriques, instruments classiques et guitare électrique. L’univers créé est parfois assourdissant, chaotique et malgré la volonté d’Akram Khan d’user […] « de Stravinsky comme d’un modèle, d’un éclaireur, d’un guide », on a du mal à retrouver la force des ruptures si présentes dans l’œuvre du maître.

ItMoi (In the mind of Igor) © Richard Haughton

Même si la pièce s’intitule In the mind of Igor et qu’Akram Khan dit avoir été fasciné par la personnalité empreinte de paradoxes de Stravinsky, son interprétation du Sacre est toute personnelle et consiste à nous proposer un conte cruel autour de la notion universelle de sacrifice.

Le spectacle est flamboyant, les lumières, les personnages nous plongent dans un univers shakespearien, peuplé de créatures démoniaques, comme cet être cornu qui parcourt l’arrière du plateau, mi coléoptère, mi faune lorsqu’il se redresse. La reine blanche s’avère être une mante religieuse et un derviche tourneur se transforme en chenille.

Une succession de tableaux se déroule sur scène avec des références cinématographiques assumées par le chorégraphe qui dit avoir été inspiré par City lights de Chaplin, Orange mécanique de Kubrik, Mélancolia de Lars von Trier. Le spectateur peut y voir aussi des tableaux classiques comme Les Ménines de Vélasquez, lorsque la reine trône au centre de la scène et de ses sujets.

ItMoi (in the mind of igor) © Richard Haughton

La scène d’ouverture est impressionnante, dans un espace délimité comme un ring (référence à City Lights) sous une lune de métal, entouré de fumées d’encens, un prêtre démoniaque vocifère dans un langage incompréhensible dont seuls deux mots surgissent  rythmiquement comme une incantation : Isaac et Abraham. Le thème du sacrifice est ainsi posé d’entrée de jeu.

La gestuelle des onze danseurs s’inspire du Kathak, danse indienne dans laquelle Akram Khan a été formé et atteint à la transe par moment. On est parfois dans la citation du Sacre de Pina Bausch à travers des gestes saccadés, frénétiques répétitifs. Citation assumée par Akram Khan qui considère que la pièce de Pina est indépassable et qui avoue qu’elle est l’une des œuvres qui l’a mené à la danse.

La virtuosité et le talent propre à chaque interprète subjuguent le spectateur, le chorégraphe explique que chacun de ses danseurs est à la fois un interprète et un créateur et qu’il va chercher en chacun ce qu’il a de meilleur. On parle ici d’excellence, et la prestation du Hip Hopeur Denis Kooné Kuhnert, s’il faut citer n’en citer qu’un, est particulièrement impressionnante.

Vertical road trailer officiel

On peut cependant s’interroger malgré l’abondance des propositions visuelles et la qualité des danseurs. Les moyens mis en œuvre pour cette commande semblent avoir nuit à la signature habituelle d’Akram Khan et qui fait son originalité. Trois compositeurs, une comédienne du Théâtre du Soleil pour incarner la reine, un décor minimaliste mais sophistiqué, une utilisation des lumières extraordinaire mais très présente. L’impression d’une grande machinerie mise au service d’une pièce qui devient extrêmement narrative. On est loin de Vertical road. Faut-il le regretter ou considérer qu’Akram Khan explore avec iTMOI de nouvelles pistes de travail ? Rompant avec les règles de mesure et d’harmonie qui le caractérisent habituellement, le chorégraphe s’aventure sur les terres chaotiques de l’imaginaire de Stravinsky, lui-même déchiré entre son amour des formes classiques de composition et son désir de s’en libérer.

In the mind of Igor ou comment faire naître la beauté du chaos !

Première londonienne : Sadler’s Wells Theatre, 28 mai 2013

Première parisienne : Théâtre des Champs Elysées, 24 juin 2013 jusqu’au 26 juin

Le Théâtre des Champs Elysées, où a été créé le ballet le 29 mai 1913, donne d’ici l’été trois autres « Sacre » dans les chorégraphies de Nijinsky (remontée en 1987 par les historiens Millicent Hodson et Kenneth Archer), Sasha Waltz (création avec l’Orchestre et le Ballet du Mariinsky) et la version de Pina Bausch (créée en 1975) sera présentée avec les danseurs du Tanztheater de Wuppertal.

A lire :

Le Sacre de Jean-Claude Gallotta

1913-2013, 100 ans d’inépuisables sacres

Sacre #197, Dominique Brun

 

photo de Une : iTMOI d’Akram Khan, crédit : Louis Fernandez

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