(Handi)cap’ de danser?

Le temps du festival DansFabrik, Brest est devenu la capitale de la danse. Poésie urbaine, art chorégraphique à l’intense diversité, spectacles français, belges, kényans, allemands… le programme était chargé. C’est comme ça qu’on danse a choisi pour vous cinq oeuvres, à découvrir chaque jour sur notre site pendant une semaine.

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Trois danseurs. Et trois paires de jambes? Non, pas 3×2. Mais 2×2+1. Parfois les jambes deviennent pattes, et c’est 4+4+3. Et quand les béquilles s’en mêlent, attrapez vos calculettes. Car qui sait quand s’arrête l’handicap, quand commence la différence? Avec son spectacle I like-me (m’aime pas mal), le chorégraphe kényan Mani A. Mungaï a décidé de brouiller les pistes.

L’histoire commence dans la savane, une savane qui ressemble étrangement à un ring de boxe; la vie y est sauvage. Trois hommes se poursuivent, se croisent dans des rondes qui semblent interminables. Leurs immaculées chemises blanches tranchent avec leur animalité. Grognements bestiaux, respirations saccadées, épaules menaçantes qui se terminent par d’imposants gants de boxes… Un gamin, petite voix qui trahit l’angoisse des spectateurs silencieux, s’inquiète: « Maman, ils vont se battre?« . Sa mère lui caresse les cheveux pour le rassurer, ses voisins lui intiment le silence.

Copyright: Cie Wayo

L’affrontement n’aura pas lieu. Deux de nos primates, hommes en devenir, se lèvent. 2×2. Le troisième trotte encore un peu, profite de cette savane désertée. Puis se lève. 2×2+1. Une jambe manque à l’appel.

C’est celle de Dalmas Otieno, danseur kényan unijambiste. La loi française le dit handicapé. La danse le révèle sur-capable. Face à cette jambe, solide, droite, résolue à ne pas vaciller, les 2×2, Mani A. Mungaï et John Bateman, ont bien du mal à imiter ce sens de l’équilibre, vertèbre de la danse.

Le danseur Dalmas Otieno. Copyright: Karlys Simon

« J’ai choisi de me voir comme une personne aux aptitudes différentes (with different abilities) et non comme un handicapé (disabled) », a lancé le danseur Dalmas Otieno à Mani A. Mungaï, lors de leur rencontre en 2010, sur le ton du défi.

Handicap’, t’es cap’? La différence n’est pas toujours synonyme de soustraction, répète Dalmas Otieno, et ses béquilles se transforment en perches. Pourquoi la perte d’une jambe entraînerait-t-elle forcément l’altération de son propriétaire, surtout si par la danse, il sait transformer son corps? L’Homme a bien perdu deux jambes lorsqu’il a décidé de quitter son statut animal, remarque avec malice son ami le chorégraphe, de nouveau à quatre pattes.

I like-me (m’aime pas mal) érige l’handicap en valeur subjective (on est toujours l’estropié d’un autre; les amoureux des oeufs aux plats peuvent ainsi devenir les incapables de Top chef) et vole à la société le curseur de la différence. Ce curseur, c’est nous qui devons le fixer, explique Mani A. Mungaï, en s’aimant –i like me– et en refusant la pitié –m’aime pas mal.

Copyright: Cie Wayo

Au diable Darwin et ses théories!, semblent crier les trois danseurs aux pecs gonflés d’estime. Ils ont abandonné les chemises blanches rigoureuses pour de chatoyants caleçons aux couleurs de l’Angleterre, et sur un hymne pop suranné, les boxeurs-majorettes se pavanent, multipliant les bouffonneries adulescentes et les rituels de séduction animale. Qu’on soit à quatre pattes, sur deux pieds ou unijambiste, l’important, c’est de danser librement.

Copyright: Karlys Simon

I like-me (m’aime pas mal) de Mani A. Mungaï, avec John Bateman, Dalmas Otieno et le chorégraphe lui-même.

Les prochaines dates de spectacle : à Tours le 12 juin 2013 dans le cadre du Festival Tours d’Horizon organisé par le Centre Chorégraphique National de Tours.

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