Eric Gauthier s’offre Berlin !

Eric Gauthier, Montréalais d’origine et Stuttgartois d’adoption, ne cachait pas son émotion le 25 janvier dernier lors de la première de sa compagnie Gauthier Dance au Haus der Berliner Festspiele (financée par la Mercedes Bank, sans que Berlin ait à débourser un denier !). Il faut dire qu’il rêvait depuis onze longues années de fouler une scène berlinoise. Tant et si bien que le directeur de la compagnie, au charisme désinvolte, est venu nous le dire en personne et a même embrassé la scène avant que le show commence. Il nous a ensuite fait un bref résumé de la pièce qui « dure 70 minutes, ou plutôt 90 minutes applaudissements compris » et la promesse d’une nouvelle programmation de la compagnie en avril 2019 à Berlin…

 

Nijinski de Marco Goecke © Regina Brocke

 

Au programme de cette soirée, le ballet Nijinski de Marco Goecke, qui a eu sa première le 17 juin 2016 au Theaterhaus Stuttgart. Hanté par le personnage de Nijinsky, le chorégraphe allemand, qui a déjà signé un Spectre de la Rose pour les Ballets de Monte-Carlo, nous revient (sa pièce Woke up Blind était au programme de la soirée NDT, invité en novembre dernier) avec une œuvre percutante s’inspirant du danseur phare du XXe siècle. Ne cherchez pas à découvrir un ballet narratif car Goecke nous propose bel et bien un patchwork thématique, qui respecte toutefois chronologiquement la vie de l’artiste. Dix tableaux vont défiler, allant crescendo, de l’évocation de Terpsichore à l’image de Matka (délicate Alessandra La Bella), la tendre mère de Nijinsky, à l’entrée à l’Académie impériale de St. Pétersbourg, en passant par la découverte de son homosexualité, les Ballets russes, de la gloire à la schizophrénie, du génie à la folie…

Marco Goecke a savoureusement malaxé les corps de ces 16 danseurs, indéniablement talentueux et imprégnés jusqu’au bout des ongles de son vocabulaire épileptique, unique en son genre : insolites jeux d’ombre et de lumière, langage minimaliste mais exalté, effervescence de mouvements sous tension, focalisation exacerbée sur les bustes neutres et originels, ondulation des bassins, laissant de côté sauts et portés. Ensembles, duos et solos s’enchaînent à un rythme effréné, entraînés par les Concertos N°1 et 2 pour piano de Frédéric Chopin, d’une extrême sensibilité. La gestuelle d’une grande fluidité, portée par le rythme, s’en éloigne parfois comme si la partition ne devenait plus qu’ornement. Encore et toujours asexués, les costumes de Michaela Springer sont d’une grande sobriété, fidèles à l’esthétique de Goecke. Quelques accessoires telles la fourrure de Diaghilev, les couronnes de fleurs ou encore la collerette de Pétrouchka viennent ajouter une touche de sophistiqué à la scénographie.

 

Nijinski de Marco Goecke © Regina Brocke

 

Goecke s’approprie l’essence des plus grandes pièces des Ballets russes, comme Pétrouchka, L’Après-midi d’un faune ou Le Spectre de la rose, en parsemant son propos de subtiles allusions comme ces pétales de rose qui jaillissent sur un quatuor féminin avant que l’une des danseuses ne s’assoupisse dans un fauteuil : un captivant solo interprété par une retentissante Francesca Ciaffoni. Mais s’il ne fallait ne retenir qu’un duo, ce serait assurément celui de Rosario Guerra et Luke Prunty qui, sur le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy, se cherchent sensuellement en se léchant. Puis, les corps frétillent, s’ondulent et se contorsionnent en osmose parfaite. On retiendra par-dessus tout l’interprétation passionnée de Rosario Guerra, entre extase et déchirement. Le rôle de Nijinsky le tourmenté lui colle somptueusement à la peau. Le tableau final immortalise Nijinsky, délirant, qui enchaîne des déboulés, dessinant des cercles au sol et rappelant le cycle d’une vie. Une voix annonce tout bas la mort du danseur : «1950, Londres. » Nijinsky tire sa révérence tout en simplicité.

Une fois encore, la créativité de Marco Goecke et son langage chorégraphique foisonnant nous emballent : minimaliste, énergique, puissant, impeccable. Incontestablement l’un des chorégraphes les plus excentriques de sa génération. J’ai pourtant la fâcheuse impression d’un manque de renouvellement certain et de voir à chaque pièce de Goecke plus ou moins la même chose…

 

OÙ ET QUAND ?

Haus der Berliner Festspiele, 25 janvier 2018
Crédits Image de Une : © Regina Brocke

 

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