Classy Classics à Berlin

C’est désormais devenu un rite, une évidence : le Gauthier Dance ne peut plus se passer de Berlin ! Au programme ce soir, Classy Classics, composé de cinq pièces « iconiques », signées Ohad Naharin, William Forsythe, Marco Goecke, Cayetano Soto et Eric Gauthier. Ce dernier, directeur de la compagnie stuttgartoise, était un peu moins en forme lors de son discours d’entrée. En présentateur d’un jeu de questions/réponses délirant avec le public, il nous a cependant offert une belle présence, parsemant de son charisme la première pièce de la soirée, Decadance, du chorégraphe israélien Ohad Naharin…

Decadance, Ohad Naharin © Regina Brocke

Decadance (2000), remixé pour chaque nouvelle entrée au répertoire d’une compagnie, est d’une diversité inouïe, se rapprochant en sa forme d’un gala. Extrêmes, 18 danseur.ses entrent et sortent pendant 50 minutes, vêtu.es de débardeurs, t-shirts et pantalons moulants aux couleurs pastel. Ils et elles évoluent en nombre restreint ou au complet, en file indienne ou au hasard de l’espace, pour se désarticuler, se jeter, s’étirer, se courber, sautiller, palpiter, montrer leurs fesses, faire des grimaces, hurler avec une débordante énergie et une extraordinaire maîtrise. Un va-et-vient d’élans, un kaléidoscope d’envies, une succession d’images et de particularités. Des duos narratifs et sensuels viennent calmer l’excitation générale, ainsi que cette jeune spectatrice invitée sur scène en l’honneur de son anniversaire. C’est puissant mais jamais lourd, plein d’humour mais jamais naïf. La compagnie, tout en maîtrise, s’écoute et chaque individualité se développe, avec brio, dans un ensemble. Dans Secus, le duo amoureux (Theophilus Veselý et Alessia Marchini), composé de deux danseurs se déhanchant avec peps sur des rythmes latinos, manque peut-être de langoureux, de délicatesse. L’essence du mouvement des danseur.ses permet néanmoins d’atteindre le but primordial d’une telle œuvre : faire jaillir les sens.

Après la pause, c’est au tour d’Eric Gauthier de nous présenter son travail : Orchestra of Wolves (2009), rythmé par la Cinquième Symphonie de Beethoven, s’est inspiré d’une répétition où les musiciens ressemblaient à une meute de loups. Une pièce bien maigre en substance mais dont le côté comique pourrait parfaitement s’adresser à un jeune public. De là à en composer une soirée Classy Classics

Herman Schmerman Duet, William Forsythe © Regina Brocke

Le duo ironique et virtuose d’Herman Schmerman de William Forsythe (1992) relève le niveau. Cela n’a cependant rien à voir avec l’interprétation de danseurs plus classiques, qui auraient travaillé encore plus minutieusement le bas de jambes. La Brésilienne Bruna Andrade est certes passée par le Ballet de Karlsruhe mais il lui manque cette insaisissable nonchalance dans le contrôle et l’expressivité. Son partenaire, Nicholas Losada, très beau danseur, manque quant à lui de maturité pour le rôle. La technique est là mais il exécute les mouvements sans avoir soupesé leur intention et leur caractère incisif.

Le solo Äffi (créé en 2005 pour Marijn Rademaker qui était alors étoile du ballet de Stuttgart) reflète moins une époque que le duo de Forsythe. Il n’en reste pas moins marquant par son langage signé Marco Goecke, reconnaissable parmi tous. Bercée par trois ballades de Johnny Cash, la pièce explore le corps d’un homme (exceptionnel Theophilus Veselý !), entre robustesse et vulnérabilité. Une lumière savoureuse se penche sur ce corps frénétique et obscurcit le visage, insensible. Une performance aussi troublante que lassante.

Äffi, Marco Goecke © Regina Brocke


Le spectacle se termine avec Malasangre de Cayetano Soto, enlevé par des chansons de La Lupe, chanteuse excentrique cubaine. Une chorégraphie clair-obscur, attendrissante, exaltante, où se mêlent grotesque et érotisme, violence et délicatesse. Finement éclairés par des cônes de lumière, cinq danseurs en kilt et deux danseuses en chaussettes sur les genoux (pas des plus seyants…) explore leur propre univers, un brin vulgaire, aux lignes horizontales et aux gestes angulaires.

Encore une fois, le public jubile devant tant d’efficacité. On en vient à aimer cet art qui n’est plus si ringard. Mais voilà, les non néophytes, qui auront certes passé une excellente soirée, regrettent aussi le choix d’un programme à la substance artistique un peu maigre.

OÙ ET QUAND ?
Haus der Berliner Festspiele, 15 janvier 2020

Crédits Image de Une : Malasangre, Cayetano Soto © Regina Brocke

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