Braunschweig réadapte Zeche Eins

Le Kulturstiftung des Bundes (Fondation Culturelle de l’État Fédéral), grâce au projet Tanzfonds Erbe, finance la réadaptation de pièces allemandes majeures, créées au 20e siècle. Jagd. Kampf. Rausch. de la chorégraphe Reinhild Hoffmann fait partie de la liste. Initialement prévue pour cinq acteurs et onze danseurs, la pièce fut présentée le 11 avril 1992 sous le nom de Zeche Eins dans une mine de Bochum. Le 21 octobre dernier elle s’est vue rebaptisée et remodelée pour les quatorze danseurs et danseuses (de talent !) du Tanztheater de Braunschweig. Une œuvre d’une actualité cinglante qui n’a rien perdu de sa pugnacité.

 

Reinhild Hoffmann, Jagd.Kampf.Rausch. © Bettina Stöss

 

Chasse, lutte, sacrifice : Reinhild Hoffmann cherche les corrélations entre rites et formes. Elle nous plonge au cœur de tragédies grecques en s’inspirant originellement de l’œuvre Orestie de l’auteur américain Robinson Jeffers (1887-1962). D’Ariane à Thésée, d’Électre à Oreste, en passant par Dyonisos et Penthée, les références aux mythes antiques parsèment cette trilogie où tous les héros, unisexes, sont affublés de costumes (signés Andrea Schmidt-Futterer) dont la couleur, notamment, rappelle les tenues de mineurs. Deux ampoules de chaque côté éclairent le carré de la scène, stérile. Deux protagonistes s’affairent : l’une, accroupie au-devant de la scène côté jardins, se nettoie les mains dans une bassine de sang ; l’autre, côté cours, se contorsionne avec exaltation.

L’espace va se remplir peu à peu d’autres êtres, emmenés pour quelques-uns sur les épaules de leurs compagnons. Machinalement, certains descendent de la galerie de fond de scène quand d’autres apparaissent des coulisses ou des portes d’entrée du public. Chacun d’entre eux, armé d’une lance, va prendre le temps de se positionner dos au sol, tête vers le public, en effectuant, à tour de rôle, le même enchaînement de mise à terre. Fin ou renaissance ? L’ambiance est pesante, le combat se prépare, rythmé par un beat répétitif allant crescendo : tambours de guerre, battements de cœur, pulsion de vie. S’en suit un ensemble fusionnel, d’une imbrication géométrique saisissante. Le rythme s’accélère. Une danseuse se jette sur une toile blanche et y esquisse sauvagement un taureau de ses mains ensanglantées. Les lignes se courbent, se joignent et se dispersent, entre symétrie et leitmotiv. Au final, les lances sont violemment plantées dans un lopin de terre. Les danseurs se dispersent.

 

Reinhild Hoffmann, Jagd.Kampf.Rausch. © Bettina Stöss

 

Sur la galerie, Ariane (charismatique Alice Baccile), vêtue d’une toge féminine, tisse lentement un fil interminable. Une ribambelle de personnes la suivent, avancent et reculent, poings et mains liés par le fil. La scène se répète, de plus en plus fréquemment. En bas, deux danseurs se préparent pour un duel manichéen. Le minotaure, armé de pierres, déblaie la terre du lopin quand Thésée emprunte un bout de fil pour mieux se guider dans ce labyrinthe étranger. Le premier s’enduit de suie, le second de craie. Le pire reste à venir. Le son de l’orgue retentit. Le minotaure gît à terre.

Dans le troisième et dernier tableau, le battement se fait à nouveau entendre. Le mouvement gagne alors en intensité. La poussière jaillit des mains. Les corps s’enchevêtrent pour former petit à petit un organisme circulaire, sorte de rosace qui s’ouvre et se referme, tel un cœur qui bat. Ses artères sont symbolisées par le fil qui enroule chaque danseur les faisant se rapprocher de manière à former un tout. Mais le noyau éclate laissant éclore deux entités bien distinctes : d’un côté, des guerriers-marionnettes enlisés jusqu’aux genoux dans le lopin de terre, se balancent de droite à gauche ; de l’autre, des mères-nourricières (ou Bacchantes) se concentrent sur un être cher, se le déchirent et portent son corps comme un fardeau. La répétition de l’image s’accentue, la tension s’amplifie. Puis, soudain, tout part en fumée. La danseuse qui se lavait les mains en début de spectacle soutient la dépouille de l’être cher. La scène se vide peu à peu. Retour à la case départ. Dernière image forte : un fondu sur Dyonisos l’immortel, unique survivant s’il en est.

 

Reinhild Hoffmann, Jagd.Kampf.Rausch. © Bettina Stöss

 

Là où, chez Pina Bausch, les images sont stylisées, furtives, absurdes, elles sont symétriques chez Reinhild Hoffmann, vitales, énigmatiques. La chorégraphe élabore son propre univers sensoriel où la danse l’emporte succinctement sur le théâtre et où le mouvement, même répétitif, ne perd jamais en imagination. L’impact de la forme, allié à une dynamique toute particulière, ne cesse de captiver.

 

OÙ ET QUAND ?

Staatstheater Braunschweig, Kleine Saal, 5 janvier 2018
Crédits Image de Une : © Bettina Stöss

 

 

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