À Berlin, Yui Kawaguchi rend visible l’invisible

La danseuse japonaise, Berlinoise depuis 2002, ne cesse de nous surprendre ! L’artiste aux multiples facettes change en effet de registre à chaque spectacle. Récompensée en 2010 par le Kölner Tanztheaterpreis pour andropolaroid, Yui Kawaguchi nous a proposé une relecture de cette pièce-introspection, évoquant les états d’âme de l’immigrée qu’elle est et les altercations culturelles qu’elle a pu rencontrer.

Cette danseuse, à la souplesse et à la légèreté exceptionnelles, se plaît à compiler les collaborations les plus étonnantes : l’insolent Nir de Volff et sa compagnie TOTAL BRUTAL, le collectif Nico and the Navigators, oscillant entre musique et danse, théâtre et acrobatie, ou encore l’étonnant show breakdance sur des partitions de Bach signé par la compagnie Flying Steps et le chorégraphe Christoph Hagel. Régulièrement depuis 2008, la danseuse-chorégraphe part également à la recherche d’une ville utopique, aux côtés de la pianiste jazz Aki Takase. Elle y compose et décompose le mouvement et le son.

andropolaroid 1.1, Yui Kawaguchi © Elitza Nanova
andropolaroid 1.1, Yui Kawaguchi © Elitza Nanova.

 

Cinq ans se sont écoulés entre la première version d’andropolaroid et celle présentée le 29 janvier dernier aux Uferstudios de Berlin, rebaptisée andropolaroid 1.1.. L’altercation s’est assagie. Elle s’est transformée en confrontation, en comparaison. Yui Kawaguchi a pris du recul, avec sagesse. Et la danseuse a appris à conjuguer les différences culturelles avec justesse, comme à cet instant où elle mime la salutation à la japonaise (elle courbe le dos), à l’allemande (elle prend dans ses bras) ou à la française (elle embrasse). S’intégrer c’est aussi accepter le foisonnement des manières. C’est comme si la danseuse abordait désormais sa pièce davantage dans un ensemble, divers et varié certes, mais son mouvement touche à l’universalité de la danse.

 

andropolaroid 1.1, Yui Kawaguchi © Dieter Hartwig
andropolaroid 1.1, Yui Kawaguchi © Dieter Hartwig.

Sa chorégraphie est vouée à une imbrication, une interdépendance à l’autre, soulignée par des diodes lumineuses suspendues, que la danseuse effleure ou heurte furtivement. Placée au cœur de ce parcours labyrinthique disposé en diagonale, Yui Kawaguchi évolue au rythme des scintillements, des rencontres. Métaphore de l’intégration, le mouvement se ralentit pour mieux s’accélérer, se saccader. Éblouie, Yui Kawaguchi enchaîne des leitmotivs de pas, tel une automate, entre chutes voluptueuses et grands pliés contrôlés. Côté musique, des bribes de son envahissent l’espace. Loin de transcender, elles ont le mérite d’éveiller la curiosité auditive du spectateur. Des notes jazzy se font aussi brièvement entendre, ainsi qu’un récit chuchoté en japonais, aussi inattendu que facétieux.

andropolaroid1.1 Teaser from Yui Kawaguchi on Vimeo.

Puis, Yui Kawaguchi plonge dans l’inconnu en enfilant un sweet-shirt rouge sur son martial costume blanc. Des effluves de fumigène inonde la scène. La protagoniste est engloutie par cet épais nuage de fumée. Cette seconde partie de la pièce s’embourbe dans un flou chorégraphique. On perd le fil et on ne comprend plus aussi clairement le sens des métaphores. Les vacillements stroboscopiques nous éloignent peut-être un peu trop du processus de création que Yui Kawaguchi définit comme limpide : « Mon style étant justement très libre, ma chorégraphie naît souvent de l’improvisation. Chorégraphier, c’est comme conduire. Quand on est entraîné en coordination, on est plus libre dans sa tête pour profiter du paysage ou parler avec les passagers. »

 

Prochaines représentations d’andropolaroid 1.1 de Yui Kawaguchi du 2 au 6 février à 20h30 aux UFERSTUDIOS Berlin.

Image de Une,andropolaroid 1.1, Yui Kawaguchi  crédit photo © Elitza Nanova.

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