La danse du sociologue

« Et vous, vous faites quoi ? », cette question arrive toujours ! Le voisin de table, la cousine germaine, le guichetier d’une administration… Ils ne savent pas à quoi ils nous exposent (lui/elle et moi) : quelques secondes tellement elliptiques qu’il vaudrait parfois mieux ne rien dire, quelques minutes lorsqu’il y a intérêt (modéré), plusieurs heures avec l’érudit.

Voici un extrait de conversation. Toute ressemblance avec des faits réels ou des personnages existants ou ayant existé est authentique.

 

« Et vous, vous faites quoi ? »

Sophie Necker : Je suis enseignant-chercheur à l’université.

« …‽ »

SN : Je donne des cours de sociologie et de didactique à des étudiants en master enseignement. Côté recherche, je travaille notamment la question de la transmission.

 « La transmission ? »

SN : Oui, les processus d’enseignement et d’apprentissage à l’école : ce qui se passe, se transforme, se joue, s’échange… de quelle manière, à quelles conditions, dans quels contextes… Je m’intéresse particulièrement à la danse.

« Ah, vous dansez, alors ? »

SN : Dans le cadre professionnel, la danse est l’activité sur laquelle je réfléchis, j’enquête. Mais en effet, dans le privé, oui, je pratique la danse en amateur et je vais voir des spectacles.

 

« Et vos recherches, elles vous mènent à quoi ? »

SN : Le travail du sociologue, c’est de connaître, renseigner, comprendre, saisir, expliquer, faire le point… Quand j’ai commencé mon doctorat de sociologie en 2001, l’éducation artistique et culturelle était mise en avant par de nouvelles mesures politiques. Je me suis alors intéressée aux partenariats entre un artiste et un enseignant. L’intérêt étant à la fois de mieux comprendre la transmission de la danse et, de renseigner des questions qui se posent dans d’autres contextes. Par exemple : comment travailler ensemble, par quels mécanismes circulent les savoirs, dans quelle mesure notre vision du monde influence nos façons d’agir. Les résultats d’une telle recherche touchent le public des chercheurs, mais aussi des formateurs et praticiens.

 

«  Moi, je n’ai jamais entendu parler d’artistes dans les écoles. Je crois même que je n’ai jamais fait de danse à l’école ! »

SN : Effectivement, le travail que j’ai mené confirme que la danse est peu présente de la maternelle à la terminale. L’étude de l’évolution dans le temps des pratiques et dispositifs de danse à l’école, permet de repérer ce qui favorise (ou pas) leur apparition et leur développement. Cette étude éclaire également l’actuelle situation : la place de la danse s’étend au sein de l’école, tout en demeurant fragile. Mais, lorsqu’elle existe, elle peut donner lieu à des expériences plurielles : danser, voir de la danse, rencontrer des professionnels de l’art et de la culture…

 

Crédits photos : Florence Gabriel

« Faut le faire quand même, quand on est professeur, de danser avec ses élèves ! »

SN : En fait, ils ne « s’y risquent » pas tous. Ceux qui le font ont des traits communs qui orientent leur investissement dans ces actions. Ceux qui ne le font pas sont porteurs de représentations et de traditions freinatrices, dont la cible peut-être l’enseignant, l’activité ou encore l’artiste.

 

« Et alors, ça fait des étincelles artistes et enseignants ensembles ? Ils ne viennent pas du même monde, quand même… »

SN : Ces ateliers s’organisent vraiment autour de la rencontre d’expertises, de cultures et d’identités professionnelles. En tant que spécialistes dans leur domaine, l’artiste et l’enseignant disposent de savoir-faire complémentaires. Ils doivent apprendre à les reconnaître afin de s’adapter au travail en partenariat. Pour mener à bien le projet, ils mettent en place des actes de médiation, de traduction et de négociation. L’enseignant tisse une relation entre l’institution scolaire et le milieu artistique. L’artiste, porteur d’une technique, d’une approche et d’une danse singulières, relie son monde et l’école. Les partenaires créent un bagage commun en « contaminant », en échangeant et en partageant : patrimoines, connaissances, compétences, techniques, « boîtes à outils », routines… Sans parler « d’étincelles », le travail en partenariat ne se fait pas sans conventions, ajustements réciproques, voire certaines concessions. Cela prend du temps.

« Je ne pensais pas qu’il y avait des thèses là-dessus ! Et vous êtes nombreux à faire ça ? »

SN : A travailler sur la transmission de la danse à l’école sous l’angle de la sociologie ? Non ! A travailler sur la transmission de la danse ? Plus ! A travailler sur la danse ? Encore un peu plus ! Les sujets et disciplines scientifiques supports de recherche sont vastes et multiples. Pour se faire une idée, il y a le site de l’association des chercheurs en danse et celui du réseau des doctorants en danse .

 

Certains signes de la part de mon interlocuteur(trice) me font penser qu’il est temps de jouer de la réciprocité. Il est déjà rare de pouvoir aller si loin, en dehors de quelques colloques, journée d’études ou autres cercles scientifiques. La thèse est presque loin (soutenue en 2007), j’évoquerai mes recherches en cours à la prochaine occurrence de LA question : un travail sur la relation entre enseignement de la danse et climat scolaire, une recherche franco-belge sur les effets des projets artistiques en partenariat, un article sur les violences symboliques liées à l’enseignement de la danse à l’école…

 

SN : Et vous, vous faites quoi ?

Pour répondre à Sophie, ça se passe dans la petite boîte YouMood.me, à droite de votre écran.
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