Regard singulier sur la danse et les corps : Véronique Larcher

 

J’ai souhaité interroger Véronique Larcher, ma maman de la danse et celle de tant d’autres, qui a ouvert les esprits et les corps à grand nombre de danseurs et de non avertis, de part ses recherches sur l’apprentissage de la danse, dans le respect de la morphologie et du bagage de chacun.

Diplômée CA en danse contemporaine, spécialiste en anatomie et analyse du mouvement dansé, elle est installée sur Marseille et démarre la saison 2015 à la nouvelle école D12 (pour la fameuse « dorsale 12 », bien sûr !), dirigée par Audrey Mahiddine, dans le quartier de la Belle de Mai.

Zoom sur cette pédagogue franche du collier et électron libre, qui mène sa barque sans se soucier des institutions ni des pontes ou des envieux.

Véronique Larcher tous droits réservés.
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Magali Benvenuti (M.B.) : Qu’est-ce qui t’a amenée à la danse contemporaine ?

Véronique Larcher (V.L.) : La liberté !!

J’ai démarré par la danse classique, que j’ai enseignée dès l’âge de 14 ans aux plus jeunes dans une petite école, et je suivais régulièrement des stages chez Rosella Hightower à Cannes. Après le bac je suis partie me former dans son école. Je n’avais pas d’argent, alors je travaillais au bureau pour suivre les cours gracieusement. En dehors de ma formation et du travail au bureau, je passais le reste du temps à observer tous les cours de classique. Je me suis très rapidement aperçue que ça n’allait pas du tout : sur le plan pédagogique, mais aussi par la non-motivation des élèves, les problèmes d’anorexie ou de boulimie, les blessures à répétition… Pour moi, la danse représentait tout le contraire : elle devait permettre d’être bien dans son corps, de s’occuper des singularités ! Rien à voir avec ce que je constatais ! J’ai alors rencontré la kinésithérapeute de l’école pour essayer de comprendre pourquoi il y avait autant de pathologies et de blessures. J’ai démissionné de mon poste au bureau pour étudier et faire des recherches avec elle. Nous avons travaillé ensemble pendant 2 ans. J’étais en permanence dans son cabinet et assistais aux séances. C’était un réel échange : les élèves venaient avec une pathologie, et la kiné me demandait comment on bossait tel ou tel mouvement en danse, pour comprendre d’où venait le problème. Elle m’avait passé des ouvrages d’anatomie et de physiologie que j’étudiais. Elle donnait des exercices de rééducation à ses patients que je faisais à mon tour, pour comprendre et sentir dans mon corps. Petit-à-petit elle m’a demandé d’en proposer moi-même aux patients. Cette expérience m’a énormément apporté dans mon enseignement futur.

Vers 20 ans, j’ai repris tous les cours d’une professeur de MJC qui venait d’être embauchée chez Rosella Hightower : j’enseignais aussi bien le classique que le jazz ou le contemporain, des adultes aux enfants. C’est là que j’ai commencé à développer ma barre à terre, inspirée des exercices trouvés avec la kiné, pour garder le corps en forme. La deuxième année, j’ai décidé de lâcher tous les cours et de me consacrer uniquement à ça : j’ai donné des cours de barre à terre à un groupe de troisième âge (60-75 ans), trois fois par semaine. Au fur et à mesure de l’année, ils allaient toujours plus loin, les progrès étaient fulgurants ! L’année suivante le cours s’est élargi à d’autres tranches d’âges. C’est aussi là que j’ai commencé à donner des cours de classique sans barre, tous les exercices au milieu et en déplacements. J’étais dans la technique, mais avec le principe de la barre à terre, c’est-à-dire une volonté de respecter le corps. Suite aux progrès impressionnants des danseurs et la lecture de l’ouvrage Le danseur et la danse de Cunningham, qui m’avait transcendée, j’ai décidé de créer une compagnie, j’ai alors commencé des ateliers pour monter un spectacle. Il y avait un théâtre dans la MJC, on répétait tout le temps, du matin au soir, les week-ends…. ! Un jour Françoise Adret, inspectrice de la danse à Lyon, a débarqué en répétition Très emballée, elle nous a subventionnés et permis de tourner dans la région. Je dirigeais en parallèle le secteur corporel de la MJC.

J’y ai suivi une formation continue, où j’ai rencontré de nombreux chorégraphes et pédagogues tels que Régine Chopinot, Didier Deschamps, Michel Raji. C’est là que j’ai découvert le contemporain.

J’amenais tous les élèves au théâtre de Nice, qui à l’époque avait une très bonne programmation. J’ai développé tout ça pendant 5 ans.

J’ai par la suite rencontré Odile Rouquet, j’ai suivi la formation d’analyse du mouvement qu’elle ouvrait avec Hubert Godard. Il y avait Christine Lenthéric aussi. J’ai d’ailleurs remplacé Hubert à plusieurs stages qu’il ne pouvait pas donner cette année-là. Moi qui ai toujours été intuitive, cela me permettait d’organiser ma pensée. Mais la deuxième année, je m’ennuyais à refaire les mêmes choses, et je n’obtenais pas de réponses aux interrogations que je soulevais. Je n’ai pas obtenu ma certification d’analyste du mouvement, un peu trop « grande gueule », je devenais dangereuse…

J’ai atterri à Montpellier pour remplacer une professeur en congé maternité et de fil en aiguille, j’ai rencontré Dominique Bagouet, qui m’a embauchée pour donner des cours dans sa compagnie. Cela a été un grand tournant pour moi : j’ai alors travaillé avec d’autres chorégraphes tels que Daniel Larrieu, Michèle-Anne De Mey, Jean-Claude Gallotta, Preljocaj, Itzik Galili, Kelemenis, je partais en tournée avec eux, et enseignais dans tous les pays, d’Afrique du Sud au Japon, du Québec à l’Opéra de Paris…

 

Cours de Véronique Larcher site de V.L. tous droits réservés.
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M.B. : Ta méthode a-t-elle influencé le travail artistique des chorégraphes ?

V.L. : Oui : Bagouet  demandait par exemple des courbes toutes petites, qui n’allaient pas au bout de l’amplitude possible, j’ai alors beaucoup travaillé sur ça. Chez Larrieu, je travaillais toujours avec une thématique qui les accompagnait le soir sur scène. Kelemenis m’avait nommée « la pédagogue de sa danse ».

En 1991, j’ai arrêté de travailler pour des compagnies pour me tourner vers les amateurs et de former les professeurs. J’en avais assez des caprices et humeurs de chorégraphes… J’ai enseigné l’anatomie et parfois l’analyse du mouvement et la pédagogie aux Studios du Cours (centre de formation au DE à Marseille).

 

M.B. : Toute personne qui te suit sait que tu ne prépares pas tes cours… Pour quelles raisons ?

V.L. : Eh oui, je n’ai jamais préparé mes cours, même pas pour mon examen de CA, que j’ai passé sur les conseils de Bagouet, et obtenu en candidat libre avec félicitations du jury….

Je ne peux pas préparer mes cours sans élèves, pour moi c’est une hérésie ! La pédagogie, c’est de l’improvisation permanente : tu proposes par rapport à l’ambiance et l’énergie en face de toi, tu t’adaptes en permanence. À quoi bon préparer un cours une semaine avant, sans savoir quel sera l’état général ?

 

M.B. : Tu as développé une technique bien à toi. Comment la qualifierais-tu ?

V.L. : Travail et respect du corps avant tout, pour l’emmener dans la technique. Et quand il s’agit de non danseurs et de personnes blessées, on est alors dans le bien-être et la rééducation, très intéressant aussi. Je développe un travail très personnalisé, en fonction des corps et des physionomies de chacun.

 

M.B. : Et on peut dire que tu travailles essentiellement avec les sensations et pas la forme.

V.L. : Exact, c’est pourquoi je n’utilise pas de miroir. Mais attention, la sensation n’élimine pas la technique et la forme, au contraire !! Elle est à leur service : tu auras la sensation d’une courbe, d’une jambe allongée….

Je privilégie l’économie musculaire, tout en allant très loin dans les amplitudes articulaires et dans l’espace. Mes exercices ne sont jamais statiques : ce ne sont que des traversées, même dans mes cours de classique. Pour moi, le danseur doit être en permanence dans l’élan, la double-direction, l’étirement, l’espace. Il s’agit autant d’un déplacement horizontal que vertical. L’immobilité n’existe pas en danse : même dans l’immobilité apparente, il y a un mouvement interne : comment tu vas éloigner un peu plus tel os, détendre telle zone… C’est ce que j’appelle l’économie musculaire.

Je lis très clairement dans les corps ceux qui dansent avec la sensation et ceux qui dansent sans rien comprendre de ce qu’ils font. Tous les grands danseurs, classiques et autres, sont ceux qui dansent avec une sensation très claire.

 

M.B. : Tu répètes aussi un exercice très longtemps dans un cours.

V.L. : Oui, parfois je ne fais que 4 ou 5 exercices sur un cours d’1h30 ! Cela permet de se débarrasser de la mémoire pour être dans le mouvement, augmenter les sensations, prendre l’espace. On remplace la mémoire cérébrale par la mémoire corporelle : ainsi même après plusieurs années sans s’exercer, le corps se souvient. La répétition permet aussi, à chaque passage, de travailler une notion différente : par ex la première fois les appuis, la deuxième fois les oppositions, la troisième l’amplitude, et ainsi de suite. On empile des notions. J’évite de noyer les danseurs d’informations verbales. Idem pour les débutants, mais de manière simplifiée : au premier exercice on aborde une notion, on en ajoute une deuxième à l’exercice suivant, et ainsi de suite. Cela permet de mélanger les niveaux dans les stages : toutes les informations que je donne peuvent être travaillées, quelle que soit le bagage technique initial.

 

M.B. : Le centre est une notion que tu n’évoques jamais…

V.L. : Effectivement ! Quand tu demandes à quelqu’un où se trouve son centre, l’un te répondra qu’il se situe au ventre, l’autre à la tête, l’autre au sexe, l’autre au cœur…. c’est une notion abstraite ! Et on parle d’un soi-disant centre de gravité, mais il n’est pas le même selon les gens et leur morphologie. Je privilégie les notions concrètes : je parle de bassin, de pied, de colonne vertébrale, de la zone du bas du ventre et de la D12 qui unifient le haut et le bas du corps, de comment le bassin se place sur les pieds, de comment on relie le bassin à la cage thoracique… bref, de choses que les gens peuvent sentir. Travailler uniquement les jambes, ça ne sert à rien !! Par contre, cela a un intérêt de les relier à ta cage thoracique et à tes bras. Chaque mouvement doit résonner des pieds jusque dans la tête.

 

Cours de Véronique Larcher site de VL tous droits réservés.
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M.B. : Et tu ne fais jamais de sol. Pourquoi ?

V.L. : C’est un travail intéressant en soit, que beaucoup de chorégraphes utilisent dans leur création, mais il ne me correspond pas. C’est une pratique à part entière. Dans de nombreux cours, il est utilisé pour s’échauffer alors que tu vas passer le reste du cours debout, il y a une dichotomie ! J’utilise le sol dans ma barre à terre. C’est un complément essentiel à mon cours technique, la base de mon travail ! Elle en contient tous les fondements : la respiration, l’étirement, l’exploration articulaire, le réveil de la musculature profonde et l’économie de la musculature superficielle.

Au départ, certains viennent pour la barre à terre, puis ils s’inscrivent à un cours technique, puis ils suivent les stages… Je vois l’évolution dans leur corps, ce qui se répercute dans leur vie : ça les ouvre, change leur relationnel, l’acceptation d’eux-mêmes. Voir les gens se transformer, c’est ma récompense ! J’aurais pu devenir analyste du mouvement uniquement, mais ça m’aurait ennuyée de ne faire que ça, et de passer ma vie dans les centres de formation et les jurys de DE. Je préfère être libre, enseigner à ma sauce, et surtout continuer à mettre en pratique l’anatomie et l’analyse du mouvement dans des cours techniques, sinon ça n’a aucun sens. J’aime aussi voir des publics très différents et trouver des solutions qui conviennent aux corps de chacun, bref, me nourrir des autres pour évoluer dans ma pratique. C’est comme ça que je conçois l’enseignement : dans l’échange, sinon je m’ennuie.

Plus d’infos sur :

http://veroniquelarcher.fr/bio/

http://www.ecolededansed12.com/

Entretien réalisé le 10/08/2015 par Magali Benvenuti, image de Une Véronique Larcher, photo de Guida Bastos.

 

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