Le Bolchoï sous acide

Quelques mois après sa réouverture, le Bolchoï vacille sur ses pointes: jeudi 17 janvier, alors qu’il rentrait chez lui, Sergei Filin, directeur artistique du célèbre ballet russe, a été aspergé d’acide par un inconnu.

Les yeux gravement brûlés, il pourrait ne jamais retrouver la vue.

Sergeï Filin

« Le malheur qui est arrivé à Sergei Filin n’est pas dû au hasard« , a écrit Alexei Ratmansky, l’un de ses prédécesseurs, sur sa page Facebook. « Le marché noir, la magouille, les prix exorbitants des billets, le fanatisme de certains balletomanes prêts à trancher la gorge des adversaires de leurs idoles, les déclarations scandaleuses de certains employés du Bolchoï à la presse, tout ceci a un effet boule de neige. »

 

Lorsqu’il était directeur artistique, Alexei Ratmansky a lui aussi craint pour sa vie. En janvier 2011, il avait avoué au journal anglais The Guardian avoir décidé de quitter Moscou, parce que la capitale russe « était devenue un endroit beaucoup trop dangereux pour lui et sa famille« .

 

La même année, le directeur du Bolchoï Guennadi Yanin était contraint de démissionner : des photos de lui, érotiques et gays, avaient été diffusées sur Internet, via un lien envoyé à des milliers d’adresses, dans une Russie où l’homophobie reste un sport à la mode.

 

Menaces, chantages, et maintenant, attaque à l’acide… Gouverner au Bolchoï, cette immense machine aux 246 danseurs (presque le double de ceux à l’Opéra de Paris !), requiert beaucoup de sang-froid et de courage. Nombreux sont les directeurs artistiques qui ont abandonné : entre 1995 et 2004, trois ont jeté l’éponge. Comment expliquer qu’au Bolchoï, temple de la perfection dansée, règne un climat aussi délétère ?

 

Pour le comprendre, il faut revenir quelques décennies en arrière, à la fin des années 1980. L’URSS n’était pas encore tombée, et tandis qu’ailleurs, le monde de la danse s’enivrait de créations contemporaines, Youri Grigorovitch, alors directeur du Bolchoï, continuait d’imposer à ses danseurs d’austères ballets, à la froide rigueur soviétique.

 

Youri Grigorovitch

Encouragés par la glasnost, adoucissement de la censure décidé par Mikhaïl Gorbatchev, et par l’exemple de leur rival le ballet de Kirov (devenu le Mariinsky), les danseurs ont tenté de s’opposer à Youri Grigorovitch. Jusqu’en 1995, il n’a pas cédé. Et quand il a fini par partir, ses partisans sont restés, eux. On les appelle le « clan Grigorovitch ». Avec crainte – car on leur attribue la majorité des départs précipités des directeurs artistiques qui ont suivi, notamment celui d’Alexei Ratmansky en 2008.

 

Quand celui-ci a démissionné, n’en pouvant plus des menaces, un historien de formation, Youri Bourlaka, a pris la relève. Beaucoup ont été déçus: certains espéraient voir le danseur Nicolas Tsiskaridzé, très populaire en Russie, devenir le nouveau directeur artistique. Un deuxième clan, le « clan Tsiskaridzé », s’est alors créé, et s’est renforcé quand le poste tant convoité a été attribué au jeune Sergei Filin, lorsque Youri Bourlaka a démissionné en 2011.

Nicolas Tsiskaridzé (source: Itar-Tass)

 

Depuis, la guerre des clans n’a fait que prendre de l’ampleur. Le compte Facebook de Sergei Filin a été piraté, des messages insultants y ont été postés en son nom, et les menaces se sont multipliées. Jusqu’à atteindre l’inimaginable, jeudi 17 janvier.

 

De l’acide. A un journaliste du Moskovskié Komsomolets, Nicolas Tsiskaridzé explique qu’ « on (sous-entendu Sergei Filin) a monté les gens les uns contre les autres avec des histoires de fric et d’amour. Ca ne résout aucun problème, mais comme ça pendant que les gens se tapent dessus, ils ne s’intéressent pas à votre poste« .

 

Quand le journaliste lui demande s’il « trouve que ce sont des méthodes acceptables pour régler un différend« , il répond: « Ca a toujours été comme ça, quand une personne brasse beaucoup d’argent« .

 

Dans un autre entretien, au New York Times cette fois, le danseur rappelle qu’ « il y a toujours eu des histoires à propos de morceaux de verres dans des pointes, de chats jetés sur la scène (…) C’est un aspect particulier de la vie au théâtre et personne n’y a rien changé« . Une autre danseuse: « Avant ils se battaient en duel. Mais jeter de l’acide au visage… C’est si bas. »

 

Pour Youri Bourlaka, si les guerres intestines sont arrivées à un tel niveau de violence, ce n’est pas seulement la faute du Bolchoï, mais celle de la société russe. « Notre pays, et les relations entre les gens, ont changé pour le pire« , souligne-t-il au New York Times. « A mes yeux, il ne s’agit pas seulement d’une tragédie propre au Bolchoï. Le théâtre est l’expression de la vie russe. C’est notre pays en miniature« .

Le Théâtre du Bolchoï, par Louis Jules Arnout
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