Danser au Bolchoi en 2011… et en 1943

Cet article est issu du fabuleux blog “Viens comprendre la Russie avec moi”, les découvertes incongrues, drôles, marquantes, et toujours étonnantes, d’Anaïs sur la Russie! Il a été publié le 22 septembre 2011.

 

Quel bonheur d’apprendre que le célèbre danseur de ballet américain David Hallberg et son corps parfait vont rejoindre la troupe du Bolchoï, en Russie, pays où D. sait que les éphèbes sont rares !

Wait-what-что? Un Américain au Bolchoï?!

 

Quelque chose me dit qu’un certain Géorgien moustachu est en train de se retourner dans sa tombe, et Lénine dans son mausolée. Que voulez-vous, les traditions se perdent.

Il y a encore vingt ans, la chose aurait été inimaginable. Sous l’URSS, les danseurs et danseuses russes, considérés comme les ambassadeurs de la culture russe, étaient soumis à une forte pression du pouvoir.

Prenons par exemple Maïa Plissetskaïa. Belle à s’en damner et l’une des plus grandes danseuses de son temps.

Elle a eu le malheur de naître de parents juifs et dissidents, double “tare” qui a été fatal à ces derniers lors de la triste période des purges staliniennes.

Son père exécuté, sa mère et son frère déportés au goulag en Kazakhstan, la petite fille, qui a échappé de peu à l’orphelinat grâce à une tante bienveillante, a décidé de se consacrer entièrement à la danse.

En 1943, elle intègre la troupe du Bolchoï. Maïa Plissetskaïa n’a jamais fait partie d’un ballet. Elle devient tout de suite soliste, génie à l’état pur. Car très vite, on la remarque : son interprétation des ballets les plus célèbres est tantôt qualifiée de scandaleuse – à la limite de l’érotisme dans Carmen -, tantôt de lumineuse – comme dans le Lac des Cygnes où la fluidité de ses bras deviennent une référence pour les futures générations de ballerines…

Mais, malgré son talent, Maïa Plissetskaïa ne peut pas accompagner sa troupe lors de ses représentations à l’étranger. Elle est juive, dans un pays où l’antisémitisme est assez tendance. Pour qu’on ne lui retire pas son passeport, elle est obligée de devenir membre du Comité antisioniste soviétique.

A l’occasion de son anniversaire, Staline veut la voir danser, elle, la fille d’ “ennemis du peuple”, la “personne politiquement peu sûre”.

“J’avais peur. J’étais morte de trac et le parquet était une véritable patinoire. Je scrutais sans cesse le public, cherchant qui était responsable du malheur de ma famille”, se souvient-elle.

 

En 1959, elle est enfin autorisée à quitter le territoire de l’Union soviétique. Merci Khroutchev. A Moscou, les brimades et les humiliations continuent. Mais Maïa Plissetskaïa ne ploie pas. Elle ne donnera sa démission au Bolchoï qu’à 65 ans, en 1990.

“Je suis née à Moscou. Au royaume de Staline. Puis j’ai vécu sous Kroutchev, Brejnev, Andropov, Tchernenko, Gorbatchev, Eltsine… Et j’aurai beau faire, jamais je ne renaîtrai une seconde fois.

Vivons notre vie… Et je l’ai vécue. Je n’oublie pas ceux qui ont été bons pour moi. Ni ceux qui sont morts, broyés par l’absurde.

J’ai vécu pour la danse. Je n’ai jamais rien su faire d’autre. Merci à cette nature grâce à laquelle j’ai tenu bon, je ne me suis pas laissé briser, je n’ai pas capitulé.”

Je vous conseille vivement de lire les incroyables Mémoires de Maïa Plissetskaïa, dont vous l’aurez compris, je suis une grande admiratrice.

Et pour terminer sur une note de plaisir : Maïa Plissetskaïa et Maris Liepa dans la Légende de l’Amour, dansé en 1965.

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