Not I, le rituel d’offrande de Camille Mutel

Mettre des mots sur le travail du corps est toujours une gageure, surtout lorsqu’on n’est pas familier avec le travail en question. Découvrir celui de Camille Mutel et en parler avec elle a permis de dessiner des contours et petit à petit, je l’espère de donner chair à un portrait qui a commencé pour moi comme un puzzle de mots : Butoh, lenteur, précision, rituel, exposition, nudité, contorsion, tension, transe, lumière, états de corps, poésie, exploration.

Not I, Camille Mutel, Cie Li(luo) ©Katherine Longly.

Voici les mots que j’avais posés au regard des extraits de son travail que l’on peut découvrir sur son site, au fur et à mesure de l’échange d’autres mots sont apparus venant nourrir les premières impressions : cérémonie, tableau, sujet, offrande, effacement, épure, recouvrement, nature morte…

Ces mots comme des touches de couleur viennent éclairer sa dernière pièce, Not I, un travail minimaliste et d’une précision horlogère pendant lequel l’artiste, comme le pinceau du peintre, dessine au plateau une nature morte devant les yeux de quelques dizaines de spectateurs attentifs.

Une pièce qui s’inscrit dans une continuité, celle de sa réflexion sur la place du corps dans l’œuvre, et sur la place du spectateur face au(x) corps donné(s) à voir. Camille Mutel a longuement exploré et assumé la nudité totale sur scène, au point qu’elle dit que la nudité était devenue comme une forme de facilité pour elle, tant son expérience de stripteaseuse et ses magnifiques soli, lui ont appris comment proposer un corps qui se sculpte autant par les ondulations et les contorsions que par la lumière qui le baigne. Réfléchissant sur le passage d’un corps objet à un corps sujet, elle s’oriente aujourd’hui vers un recouvrement du corps pour mieux en dévoiler l’intériorité. 

Not I, Camille Mutel, Cie Li(luo) ©Katherine Longly.

Not I, se présente aussi comme une réflexion sur le lien, la pièce est annoncée comme le premier volet d’une quadrilogie, intitulée La place de l’autre. Relation énigmatique entre l’artiste et son public mais plus largement entre soi et l’autre quel que soit cet autre.

Dans Not I, la chorégraphe prend prétexte de la cérémonie du thé qu’elle découvre et pratique au Japon. Une cérémonie fascinante, répondant à des règles précises au point que le corps du maître de thé s’efface derrière la présence des objets, la mise en place et le déroulement du rituel prenant le pas sur le breuvage proposé. Lorsqu’on a la chance d’assister et d’être invité à une cérémonie du thé, on comprend qu’il s’agit avant tout de partager une expérience.

Not I, Camille Mutel, Cie Li(luo) ©Katherine Longly.

Camille Mutel en propose une, ici, tout à fait singulière, interprétant la cérémonie du thé au regard de l’occident, celle-ci devient la construction lente et progressive d’un tableau, où se prépare un plat du pauvre (oignons et poisson) et où le thé se transforme en vin.

L’infinie lenteur, la précision des gestes, devient quasi hypnotique entraînant le spectateur dans un déroulement linéaire et poétique qui explose lors de gestes qui bouleversent ce bel agencement. Moments de tension dramatique qui permettent au spectateur de se décoller de la scène qui se joue devant lui pour mieux y revenir. Ce travail d’aller-retour, entre l’artiste et le spectateur, cette présence passive/active de ce dernier, Camille Mutel la provoque et la résout lors de la scène finale. Proposition est  faite à un.e élu.e présent.e dans l’assemblée, de déguster un verre de vin qu’il ou elle  reçoit des mains de la chorégraphe. Rappel du rituel chrétien de la transsubstantiation mais surtout moment d’échange et de partage entre l’artiste et son public. De cet échange, la chorégraphe retient la précaution avec laquelle le verre est accueilli et rendu, comme un moment suspendu, précieux, l’accueil d’une offrande.

Not I, Camille Mutel, Cie Li(luo) ©Katherine Longly.

Où et quand ?

Not I, du 12 au 16 avril 2022,  Théâtre de la ville de Paris, Espace Cardin, Paris, dans le cadre du Temps fort Jeunes créateurs. Horaires selon les jours de représentation : 15:00 / 20:00. En savoir plus c’est ici !

Not I

Création 2020. Conception, chorégraphie, danse : Camille Mutel. Dramaturgie : Thomas Schaupp. Lumières : Philippe Gladieux. Design et costumes: KASPERSOPHIE (kaspersophie.com). Son : Jean-Philippe Gross. Régie : Gildas Goujet.

À noter que Camille Mutel propose une version en extérieur de Not I, la première a été donnée du  23 au 27 juillet 2021 dans le  Jardin du château de Pange (57).

En savoir plus sur le travail de Camille Mutel et la compagnie Li(luo) c’est ici !

Image de Une, visuel de Not I, Camille Mutel compagnie Li(luo), crédit photo ©Katherine Longly 

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