TANZ IM AUGUST #2016 : début des festivités !

L’édition 2016 du festival berlinois Tanz im August, l’événement danse contemporaine de l’année dans la capitale allemande bat son plein. À mi-chemin d’un marathon chorégraphique s’étalant du 12 août au 4 septembre, la rédactrice Florence Freitag (correspondante temporelle) rend un premier aperçu de trois moments forts.

 

MONUMENT 0.1: Valda & Gus de Eszter Salamon, Gus Solomons Jr. © Ursula Kaufmann
MONUMENT 0.1: Valda & Gus de Eszter Salamon, Gus Solomons Jr. © Ursula Kaufmann

 

Samedi 13 août

Rendez-vous au Hebbel am Ufer / HAU2, l’une des principales salles du festival, pour le second jour des festivités. Après la déception, en ouverture, d’un SUNNY d’Emmanuel Gat insignifiant (mais d’une extravagante street performance de la troupe entièrement féminine JUCK), ce second spectacle s’annonce comme un retour aux sources, au passé et à la mémoire dansée et dansante. Pour Monument 0.1 (en lien avec son travail historique dans Monument 0), la chorégraphe hongroise Eszter Salamon, en collaboration avec Christophe Wavelet, réunit sur scène deux légendes de la scène américaine : Valda Setterfield, âgée de 81 ans, et Gus Solomons Jr., jeune athlète de… 76 ans ! Ensemble, ils forment une archive vivante de la danse : Merce Cunningham, Yvonne Rainer, Robert Wilson, Brian de Palma, Mikhaïl Barychnikov, Woody Allen, etc. Ce n’est pas l’énumération de titres et d’artistes qui fera la magie de cette pièce, mais la leçon de patience et d’humilité qu’elle représente.

La première image semble presque sculptée : on aperçoit de loin un torse musclé, masculin peut-être, la silhouette n’est pas claire et avant que l’œil s’y habitue, elle s’enfonce de nouveau dans l’obscurité. La deuxième image est similaire. Un cadre apparaît sur scène, dans lequel une main aux longs doigts fait converger un bout de papier blanc vers un pied tendu. Une trace écrite de la danse nous est-elle suggérée ? Puis, de nouveau un black out et d’une voix fragile mais décidée, Valda Setterfield appelle son partenaire de scène : « Gus! Where are you?“ – « On stage“, répond-il. La mémoire de la danse est certes inscrite dans les archives, les écrits, vidéos et photographies qui restent, mais elle est vécue et transmise au mieux par le corps même, et sa propre mémoire : la silhouette toujours aussi gracieuse de Valda, qui, assise sur une chaise, exécute un port de bras d’antan et par l’humour de Gus, également marionnettiste, faisant vivre dans ses mains Martha Graham et John Cage et le tout jeune Gus Solomons Jr., en soif de succès et de gloire.

Monument 0.1 nous plonge par moment dans de longues pauses. Une attente inhabituelle pour le public d’aujourd’hui qui représente, en quelque sorte, l’espace du possible à imaginer à travers des histoires contées, entre fictions et réalités. L’habilité de ces deux danseurs n’est plus à prouver : elle, sous une pluie de fausse neige en duo avec un parapluie et lui, en train de gesticuler un numéro de claquettes. Du plus grand saut au plus petit regard, en passant par l’intensité d’un geste, d’une émotion, d’un artiste : tout y est. Et puis, comme ils le soulignent eux-mêmes, tout y restera dans ce corps, pour toujours : „I shall always remember, I shall always remember, I shall always remember how I learned to do this step.“

32 rue Vandenbranden, Peeping Tom © Herman Sorgeloos
32 rue Vandenbranden, Peeping Tom © Herman Sorgeloos

 

Dimanche 14 août

Grisaille, tempête de neige et grelottements, voilà pour les conditions météorologiques qui règnent sur la scène de Peeping Tom, invité au Haus der Berliner Festpiele. Peeping Tom, c’est ce collectif belge de danse-théâtre ou aussi « physical theatre“ dont on entend beaucoup parler, mais qui avait jusqu’à présent zappé Berlin. Connu pour leur mise en scène atmosphérique, dense et surtout hyperréaliste, la compagnie (fondée en 2000 par deux anciens danseurs du vivier des Ballets C de la B d’Alain Platel, Gabriela Carrizo et Franck Chartier) présente leur pièce 32 rue Vandenbranden, nichée dans des caravanes isolées à la David Lynch. Un univers légèrement décalé dans lequel les compteurs spatio-temporels semblent suspendus et les habitants, hantés par leurs propres cauchemars, peurs et désirs. Quant au spectateur, il observe cette communauté recluse et le comportement de ses habitants, étrange et humain à la fois. Le public berlinois a cependant envie de rigoler, comme si l’ambiance était au cabaret par moment. Des rires de malaises ou d’incompréhension, cela a toutefois l’air de plaire.

Mais en fin de compte, les talentueux danseurs ne nous proposent pas plus qu’une exposition de leur hyper-flexibilité. Des contorsions extrêmes qui auraient pu être à l’honneur d’un Cirque du Soleil… 32 rue Vandenbranden, trop répétitif, nous offre peu de recherche chorégraphique et prend plaisir à suivre un scénario qui se veut être quelque part entre le film noir fantaisiste et l’étude des sombres profondeurs humaines. La scénographie est pourtant truffée de belles surprises, de portes magiques, de chutes de neiges soudaines et de jeux de lumières fantomatiques. Mais un grand écart ne peut en rien traduire ce qui anime notre inconscient social. Tout comme un habit ne fait pas le moine, un muscle trop gonflé ou une jambe enroulée autour d’un cou, cela ne fait pas un danseur.

Mercurial George, Dana Michel © Dajana Lothert
Mercurial George, Dana Michel © Dajana Lothert

 

Mercredi 17 août

« Dance is the body moving. That’s it for me. The body is moving, we are dancing.“ Avouons-le, cette citation ne provient pas du magazine du festival. Mais elle me vient tout de suite en tête après avoir vu Mercurial George de Dana Michel au HAU3 (et n’avoir pu résister à une recherche virtuelle abondante sur l’impressionnante artiste montréalaise !). La chorégraphe et performeuse finit ses études en danse, un peu par hasard, avant ses 30 ans. Son travail des dernières années, en solo, évolue autour de la question de la diversité des identités humaines. Et on comprend vite ce que Michel, dans Mercurial George, décrit comme « une alchimie performative et un bricolage post-culturel ».

La pièce commence dans une semi-obscurité dans laquelle on aperçoit une sorte de feu de camp, avec des coussins en forme de roches. Du haut de la scène, une figure rampe et se tire de toutes ses forces vers cet assemblage. Ce qu’on observe n’est ni homme ni femme, mais une identité abstraite, une sorte d’être perdu ou oublié utilisant son corps pour toute sorte d’actions et de formes grotesques. Un son bizarre et quelques mots lui échappent de temps en temps. Elle semble tout autant fascinée par l’utilisation d’une cafetière en émail que par le contenu des rochers, qui servent parfois de sacs de couchage. À travers l’intensité effrayante et méfiante de sa performance subversive, Michel nous questionne. Elle nous demande d’être présents, à chaque instant. Le corps et les yeux se révoltent contre l’accumulation sublime et envahissante d’informations. Qui a dit que la performance ou la danse contemporaine devaient tout le temps être facile d’accès ? Entre références subtiles et jamais trop apparentes, entre visuel cinématographique et camouflage hip-hop, Dana Michel déconstruit et pointe le doigt sur ce que tout le monde voit mais ce que personne ne veut admettre.

 Florence Freitag

 Trailer du festival sur YouTube

OÙ ET QUAND

Hebbel am Ufer, Akademie der Künste, Haus der Berliner Festspiele, Radialsystem V, Sophiensaele, Volksbühne.
Du 12 août au 4 septembre.

Crédits Image de Une : Mercurial George, Dana Michel © Camille McOuat

 

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