L’un ne va pas sans l’autre

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Un vent d’universalité souffle sur la Halle Tanzbühne de Berlin. Avec sa dernière création die einen, die anderen, Toula Limnaios part à la recherche de la différence entre un être et un autre. Une diversité qui fait toute la force du propos, entre légèreté et brutalité. Pour créer cette pièce diptyque, la chorégraphe prolifique s’est alliée à la compagnie brésilienne Gira Dança, fondée en 2005 à Natal par Anderson Leão et Roberto Morais, et composée en partie d’artistes handicapés. Une recherche de deux mois au Brésil, inspirée par le concept d’« hétérotopie » forgé par le philosophe Michel Foucault…

die einen, die anderen - toula limnaios © Dieter Hartwig

Die einen, die anderen, Toula Limnaios © Dieter Hartwig

 

« L’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles », selon Foucault. Ainsi, à Berlin, les quatorze danseur.se.s vont se succéder et se superposer, alliant réel et virtuel. La projection vidéo signée Giacomo Corvaia fait participer les absents à l’action pour remplir et enrichir sans cesse l’espace. Chaque protagoniste s’évertue à sonder le corps comme acteur de toutes les utopies, car, pour reprendre le philosophe, « c’est autour de lui que les choses sont disposées, et c’est par rapport à lui, comme par rapport à un souverain, qu’il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un lointain… ». Les lignes entremêlées, écartelées, rejetées se fondent pour occuper tout l’espace d’une interprétation pénétrante, comme cette hostile scène collective où Katja Scholz, poitrine dénudée, se dévoile sans pudeur. Mais, très vite, le reste de la troupe se précipite pour cacher cette intimité qu’on ne saurait voir, parfois en saisissant brutalement ces deux seins ostentatoires.

Souvent symétriques, les pas s’enchaînent et se répètent en ensemble, en trio ou duo, rythmés par une composition entraînante de Ralf R. Ollertz d’où s’évade de temps en temps des notes de l’Adagietto de Gustav Mahler. Toula Limnaios cherche le dialogue, l’échange, l’impact. Elle brasse ces sentiments individuels et universels et s’amuse à figer le moment où ses danseurs sont vraiment eux-mêmes. Chorégraphe méticuleuse, Toula s’attache à malaxer chaque mouvement de ces artistes aux personnalités variées : deux d’entre eux (Daniel Afonso et Priscilla Fiuza) s’enlacent et se repoussent brutalement dans un corps à corps limpide, une bataille athlétique insensée d’où s’échappe des cris de désarroi. Une confondante dualité, unie dans l’émotion. Mais sous couvert d’une ironie saillante, la troupe se retrouve pour une séance de selfies, immortalisant de cocasses mimiques. Serait-ce un clin d’œil à une société dont le bon sens se délite à vue d’œil ? Et cette danseuse qu’on époussette à l’aide de plumeaux rouges, ne serait-ce point dans le but de nettoyer toute cette superficialité ?

die einen, die anderen - toula limnaios © Dieter Hartwig

Die einen, die anderen , Toula Limnaios © Dieter Hartwig

 

Avec Toula Limnaios, on a le sentiment de découvrir un type de langage dont on comprend aisément le vocabulaire. Quand les individus s’entremêlent, se déchirent et s’entraident, le spectateur s’émeut et s’identifie tout naturellement à cette déconcertante interaction. La seconde partie laisse place aux artistes de la compagnie Gira Dança qui nous présentent, à quelques nuances près, la même pièce mais à leur sauce. Des corps rompus de dextérité qui, pour certains d’entre eux, portent les traces d’un handicap. Joselma Soares entame au bras de Marconi Araújo, en fauteuil roulant, un duo déstabilisant de passion. L’impact de la forme déconstruite, allié à une rigoureuse partition de Bach, est saisissant. Tout comme cette vidéo où Karolyna Wyrwal et Marconi Araújo, épaule contre épaule, enchaînent des positions de yoga. La symétrie des bustes est stupéfiante, la dynamique des corps dansants prend une toute autre dimension. Le handicap s’éclipse. Le regard fixe ces colonnes qui se contorsionnent, ces omoplates qui se délient. Ce qui nous semble non habituel devient commun : Jania Santos, bouleversante interprète de petite taille, s’élève dans les airs comme par magie et se révèle d’une force de séduction incommensurable !

Nous faire souffrir, aimer, rire, pleurer avec enthousiasme, échauffer nos cœurs et nos esprits, sans jamais tomber avec complaisance dans le larmoyant et la pitié, voilà ce Toula Limnaios sait au mieux nous offrir. Et Foucault de revendiquer telle la chorégraphe : « Le corps est au cœur du monde ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine… »

OÙ ET QUAND ?

Du 8 au 11 et du 15 au 18 juin, HALLE TANZBÜHNE BERLIN

Crédits Image de Une :   die einen, die anderen de Toula Limnaios avec Joselma Soares & Marconi Araújo © Dieter Hartwig

Fondatrice de BERLIN POCHE, magazine culturel des francophones, pigiste indépendante, Léa travaille en tant que bookeuse pour l'agence LE TRAIT D'UNION. Formée au Conservatoire de Tours, elle danse depuis l’âge de quatre ans.

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