La crasse du tympan, désacralisation vibrante de Nicolas Hubert

Crasse82_Olivier Humeau

 

Le Sacre, tout chorégraphe comme tout musicien,  à un moment de son parcours s’y frotte, s’en inspire, s’en nourrit et en donne sa version.  Celle de Nicolas Hubert et de ses complices musiciens Bertrand Blessing, Michel Mandel et Camille Perrin, s’annonce irrévérencieuse, avec un titre emprunté à cette phrase de Duchamp : « Il faut dire  la crasse du tympan et non Le Sacre du printemps ».

la crasse du tympan

La crasse du tympan, Cie Epiderme, Nicolas Hubert (c) Olivier Humeau.

Irrévérencieuse, peut-être, mais fidèle à l’esprit scandaleux de l’œuvre qui reste un objet musical décapant. En invitant sur scène des musiciens, issus d’univers aussi différents que le rock, le jazz ou la musique classique, à déployer leur version du Sacre, c’est toute une énergie qui se propage sur le plateau et qui impacte les corps des danseurs.

Trois hérauts cuivres en bouche s’avancent sur scène et annoncent l’arrivée du printemps, attirées par la musique des formes se meuvent et semblent surgir de la terre, homoncules rampant qui peu à peu prennent corps et forme humaine. Cinq figures qui s’animent, vibrent, se tendent, sur la partition pour deux pianos de Stravinsky puis sur l’interprétation très spéciale des musiciens sur scène.

La crasse

La crasse du tympan, Cie Epiderme (c) Olivier Humeau.

Nicolas Hubert donne une version non linéaire du Sacre, il s’agit plutôt de tableaux successifs avec leitmotiv récurrent celui du sacrifice, joué par des élu(e)s différent(e)s, l’aléatoire cher à Duchamp introduit la possibilité que l’élue ne soit pas une mais un puisque au final c’est la main d’un musicien faisant tourner une bouteille qui désignera l’élu(e) de cette représentation-là. Notion d’œuvre ouverte qui introduit une tension parmi les danseurs chacun ignorant au départ du spectacle si il sera choisi ou non pour le tableau final.

Pour le spectateur, il s’agit d’un Sacre riche en citations et références. Les chorégraphies de groupe sont particulièrement réussies et l’on a devant les yeux la ronde de La danse de Matisse, des clins d’œil à la chorégraphie d’origine de Nijinski avec d’étranges figures de faunes hurlant ou des nymphes se prenant pour les Trois Grâces, un déjeuner sur l’herbe qui se transforme en pseudo crucifixion et en véritable mise à mort. L’utilisation des masques, ici, fait basculer la chorégraphie dans une théâtralité cruelle, créant un sentiment de malaise, il faudrait une mort pour que le cycle de vie reprenne…

La crasse du tympan, Cie Epiderme, Olivier Humeau

La crasse du tympan, Cie Epiderme, Sonia Delbost-Henry, Marie Viennot (c) Olivier Humeau

Plus largement on assiste à travers ce choix de l’élue à une stigmatisation comme si le groupe s’était trouvé le souffre-douleur,  la victime sacrificielle qui lui permettra de continuer à vivre sans trop se poser de questions. On sent bien qu’au-delà de la célébration païenne du printemps, il y a une transposition actuelle de la notion d’élu qui nous parle du rapport parfois sadique ou conflictuel qu’une communauté peut imposer à l’individu au nom du groupe.

La crasse du tympan

La crasse du tympan, cie Epiderme (c) Olivier Humeau.

La co-présence sur scène des danseurs et des musiciens fonctionne bien, cependant on aimerait parfois des temps de silence chorégraphique qui permettraient un réel apaisement des sens. La permanence des danseurs sur  scène fait que l’on manque un peu de respiration ou d’articulation entre les tableaux. On aimerait aussi parfois que danse et musique soient dissociées afin de ne pas donner l’impression que les choses retombent ensemble avant de redémarrer ensemble comme autant de cellules juxtaposées.

La crasse du tympan

La crasse du tympan, Cie Epiderme (c) Olivier Humeau.

Pour autant, j’ai aimé cette crasse du  tympan, le travail des danseurs est impressionnant, et chaque élu(e) nourrit la danse de sa singularité. J’ai assisté à des moments de grande beauté visuelle et d’inventivité chorégraphique (superbe réinvention des rondes !) quant à  l’interprétation habitée du Sacre par les musiciens, elle m’a enchantée. On vibre des tympans aux orteils emportés par la transe du printemps même en automne !

La crasse du tympan, création 2015 de la Cie Epiderme a été créée à La Rampe-La Ponatière d’Echirolles, scène conventionnée danse et musique,  les 5 et 6 novembre 2015.

La crasse du tympan

La crasse du tympan, Cie Epiderme (c)Olivier Humeau.

Chorégraphie Nicolas Hubert
Danse Laura Boudou, Sonia Delbost-Henry, Sylvère Lamotte, Thomas Regnier, Marie Viennot
Musique live « Trio de la crasse »
(Bertrand Blessing / Michel Mandel / Camille Perrin)
Création lumière Sébastien Merlin
Son Pascal Thollet
Costumes Prune Lardé

La crasse du tympan en tournée

Jeudi 28 janvier 2016
Théâtre Jean Vilar Bourgoin Jallieu (38)

Jeudi 4 février 2016
Le Grand Angle Voiron (38)

Vendredi 5 février 2016 (scolaire)
Le Grand Angle Voiron (38)

Mercredi 4 mai 2016
Centre Culturel André Malraux – Scène Nationale Vandœuvre-lès-Nancy (54)

Octobre 2016
théâtre de Villefranche (69)

Novembre 2016
Le Toboggan Décines (69)

Automne 2016
Le Train Théâtre Bourg-lès-Valence (26)

Image de Une, La crasse du tympan, Cie Epiderme, Nicolas Hubert crédit photo Olivier Humeau.

est professeur et formatrice en histoire des arts, titulaire d’un DU en danse contemporaine, et danse depuis toujours. Co-fondatrice de CCCdanse.

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