Gesticulations de hangar

Le 10 septembre, l’ancien aéroport de Tempelhof, symbole du Pont aérien de Berlin, a ouvert ses portes aux amoureux de la danse : un projet intitulé Fous de danse, initié par Boris Charmatz, qui a d’ores et déjà marqué la programmation de la toute première saison de la « nouvelle » Volksbühne, sous l’égide de son intendant controversé Chris Dercon…

10 000 Gesten de Boris Charmatz © Ursula Kaufmann

Le célèbre chorégraphe français (qui était déjà passé à Berlin avec son projet 20 Dancers for the XX Century aux pieds du Mémorial soviétique du Treptower Park), directeur depuis 2009 du Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne, devenu Musée de la danse, a encore une fois retenu toute l’attention de Berlin, quatre jours durant. Pas moins de 150 protagonistes, Boris Charmatz et Anne Teresa de Keersmaeker en duo, pros et amateurs, enfants et adultes se sont rencontrés sur le tarmac de Tempelhof ou au cœur du gigantesque Hangar 5.Une immense fête, dans un cadre exceptionnel.

Le programme A Dancer’s Day évoque le quotidien d’un danseur, entre temps et espace, et débute à 14h. Échauffement, répétition, pause, représentation, soirée. Le public est invité à prendre part à ce quotidien en apprenant quelques bouts de chorégraphie. Puis, le spectateur prend une pause et se remet de ses émotions au cours d’un « pique-nique » improvisé, ponctué par un Frank Willens épileptique, nu et vulnérable, interprétant un solo de Tino Sehgal, (Ohne Titel) (2000). Une absurde balade, entre éparpillement et cohésion, parfois plaisante, mais malheureusement inaudible dans ce hangar démesuré. La pièce n’est pas à sa place et ça se sent. À 16h50, le hangar se transforme en dortoir et chacun peut faire un mini somme, bercé par une interprétation a cappella mielleuse de Can’t Help Falling in Love. Sympa et flippant à la fois…

10 000 Gesten de Boris Charmatz © Ursula Kaufmann

À 17h30, le public prend place dans le Satellitentheater, la tribune mobile conçue par l’architecte germano-burkinabé Diébédo Francis Kéré. Le tapis de scène vient tout juste d’être déroulé. 10 000 Gesten peut commencer. 10 000 gestes ininterrompus : des dansés, des banals, des saugrenus, des gaspillés, des disparus, des énumérés qui jamais ne se répètent… Une danseuse-majorette entre en trombe. Une joyeuse cohorte d’excités déboule ensuite du fond du hangar dans un splendide brouhaha. Épaulés par le Requiem de Mozart (que l’on aura bien du mal à entendre par moment tant les danseurs hurlent leurs gestes…), les 23 danseur.se.s tourbillonnent, tremblent, se croisent, soubresautent, se cognent contre un mur, trébuchent contre un individu, miment un accouchement ou une fusillade. Les corps avancent à reculons et se propulsent en avant. Attirés par la matrice, ils chutent souvent. Les lignes se dispersent et se rejoignent dans un hurlement cacophonique. Une thématique au caractère éphémère, un ensemble évanescent.

Pari réussi ou pas ? Je me garderai bien de vous donner une réponse tant la question reste ouverte. Pour aimer la non-danse de Boris Charmatz, il ne faut pas chercher à comprendre de manière pragmatique si la performance doit nous emmener ou non vers une réflexion. Elle le fait, c’est son devoir premier. Sauf que je ne peux, personnellement, atteindre ce but. Pour moi, la danse est un travail d’orfèvre et j’ai besoin d’une limpidité de mouvement pour comprendre l’intention de ce dernier. Le corps-instrument magnifie l’âme et c’est à ce moment que l’art devient magie. Impossible donc de réagir devant une danse somme toute follement simpliste et bordélique, et dont l’essence me demeure impénétrable.

Il est vraiment fâcheux que Berlin, qui n’aura peut-être bientôt plus au répertoire du Staatsballett de Kylián, de Forsythe, de Shechter, de Naharin, de Balanchine, tourne ses projecteurs essentiellement vers des chorégraphes « contemporains ». Il devrait y avoir de la place pour tout le monde car la comparaison, croyez-moi, a du bon. À se demander d’ailleurs si le désigné chorégraphe contemporain est aussi contemporain que ça ! Et chers intendants, un public ça s’éduque avant de le faire automatiquement surfer sur la vague du moment…

Trailer sur YouTube

 

OÙ ET QUAND ?

Tempelhof Flughafen Berlin, le 10 et du 14 au 17 septembre 2017.
Crédits Image de Une : © Ursula Kaufmann

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