Des créatures sans créativité

Kreatur_Hwanhee Hwang_Ensemble©Ute Zscharnt__IMG_2674

Sasha Waltz n’avait plus créé une pièce depuis 2014. La future directrice du Staatsballett de Berlin (n’en déplaise à 20 000 signataires d’une pétition s’élevant contre cette nomination) se devait de (re)conquérir son public conquis d’avance qui s’est pressé au Radialsystem V, ce 9 juin 2017, pour découvrir Kreatur : une pièce patibulaire et bien pauvre en idées, explorant le corps tel un tissu, une matière, non sans rappeler Körper et les débuts créatifs de la chorégraphe berlinoise.

Kreatur de Sasha Waltz © Sebastian Bolesch

Kreatur de Sasha Waltz © Sebastian Bolesch

 

S’il fallait retenir quelque chose de cette soirée, c’est bel et bien le pouvoir de Sasha Waltz de donner du relief à l’espace en amassant les corps. Sa scénographie architecturale, alliée à l’ingéniosité de la styliste hollandaise Iris Van Herpen, développe par instant de retentissantes images sensorielles. Celle de l’escalier notamment est saisissante, surtout lorsque les danseurs s’agrippent les uns aux autres et tentent d’échapper au précipice en escaladant un mur. Celle où Thusnelda Mercy hurle à Peggy Grelat-Dupont d’arrêter de pleurer me touche moins : au-delà de la tourmente, dommage que les danseurs hurlent et gesticulent plus qu’ils ne dansent. Car c’est bien là que le bât blesse, au niveau de la danse. Une danse très violente, rarement douce et trop souvent redondante, exténuante, comme ces duos de danseurs qui prennent la pause en parallèle… Ni harmonieux, ni ingénieux. Ennuyeux ? Ça oui, un peu.

Des sentiments contradictoires, refoulés, transpirent des corps des 14 danseurs assurément non dépourvus de charisme et de technique. Les chrysalides du début évoluent en créatures surnaturelles, lissées autant que la maquette du programme, au contenu et au prix (7€ !) inaccessibles… Enrobées dans des papillotes qui frétillent et tressaillent, elles se figent comme des êtres dans le formol. Les corps désarticulés engendrent des mouvements saccadés qui alternent entre ralenti et frénésie. Ils forment des ensembles vindicatifs, électriques, instables. L’athlétique Corey Scott-Gilbert s’arme d’une poutre fardeau, élément qui ne cessera d’être utilisé comme leitmotiv d’une souffrance assumée… Sasha Waltz joue avec des symboles trop faciles en recherchant une unité esthétique, éventuellement poignante mais selon moi superflue car composée, comme toujours, d’un trop-plein d’effets.

Kreatur de Sasha Waltz © Sebastian Bolesch

Kreatur de Sasha Waltz © Sebastian Bolesch

 

Puis, une force maléfique, épineuse, entre en scène sur un remix plus ou moins judicieux de la Danse arabe extraite du Casse-Noisette de Tchaïkovsky, tronquée par une redondance de beats signée par le Soundwalk Collective Music. Les individus, comme hypnotisés, se soumettent à cette boule noire faite de baleines de parapluie, ressemblant étrangement à un hérisson. À son contact, les corps se dilatent et se liquéfient comme par sorcellerie. Par contre, ce qu’il ne faudra absolument pas retenir, c’est cette scène sur Je t’aime… moi non plus interprété par Gainsbourg et Birkin. Des duos se tapent et s’embrassent, se fouettent de leurs cheveux quand d’autres s’aident d’une perceuse pour simuler le fait de trouer un corps, entre plaisir et punition… Ah, j’oubliais l’ajout de textes d’une grande pertinence et en français pour parfaire de me déplaire : « Magnifique, dans la boutique, bouddhiste… La vie est fantastique… »

Non, décidément Sasha Waltz ne m’emballe pas et cette dernière pièce indigeste ne peut laisser que dubitatif beaucoup d’entre nous, amoureux d’une écriture pure, subtile et introspective, qui peut aussi être éblouissante d’obscurité. Un conseil : préférez encore la noirceur touffue d’un Nacho Duato et l’éclat foisonnant d’un Jiří Kylián, programmés le même soir que la seconde, à l’autre bout de Berlin, par le futur feu Staatsballett !

OÙ ET QUAND ?

Du 9 au 11 et du 16 au 18 juin, Radialsystem V Berlin

Crédits Image de Une :   Kreatur, Sasha Waltz © Ute Zscharnt

 

 

Fondatrice de BERLIN POCHE, magazine culturel des francophones, pigiste indépendante, Léa travaille en tant que bookeuse pour l'agence LE TRAIT D'UNION. Formée au Conservatoire de Tours, elle danse depuis l’âge de quatre ans.

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