À Berlin, nuit blanche à Ouaga

Après Border Border Express en 2011 et Moussokouma en 2013, la danse contemporaine africaine foule à nouveau les planches du Hebbel am Ufer de Berlin. À l’initiative d’Alex Moussa Sawadogo, Burkinabé installé depuis plus de dix ans dans la capitale allemande (et également directeur du festival du film Afrikamera), l’événement Schlaflose Nächte accueille pendant cinq jours la crème de la crème de la création burkinabée. Au menu : de la danse, du théâtre, des projections, des concerts, des débats… Une évasion emplie d’humilité et infiniment curatrice en ce mois de grisaille et de températures négatives.

Clameur des arènes de Salia Sanou © Marc Coudrais

Clameur des arènes de Salia Sanou © Marc Coudrais

 

Pour débuter le festival, Salia Sanou est venu nous présenter sa pièce Clameur des arènes. Le chorégraphe aime les stades de foot, plus précisément ceux de Dakar, qui se remplissent lors des tournois de lutte. Il se souvient de cette clameur qui « commence bien avant le combat et demeure en fond sonore ». Salia Sanou n’a donc pas pu résister à l’envie d’aller « recruter » dans les écuries de lutte sénégalaise. Huit lutteurs/danseurs (Ousséni Dabaré, Jérôme Kaboré, Jean-Paul Mehansio, Romual Kaboré, Ousséni Sako, Marius Sawadogo, Marc Veh et Nicolas Moumbounou) entrent en scène. Torses nus, ils nous font face avant de se parer, tels des sumos, d’un foulard rouge qui recouvre leurs boxers blancs. Concentrés, ils se plient à ce rituel d’avant combat. En fond, un mur rouge fait de sacs de sable entassés (insolite scénographie signée Mathieu Lorry-Dupuy), rappelant des bouches rouges de femmes, ajoute au glamour de l’instant.

Trailer Clameur des arènes de Salia Sanou.

En quête de parallèles, Sanou métamorphose ces relations conflictuelles pour en composer une chorégraphie très physique. La lutte comporte quelques parties dansées dans les « bàkk », sorte de danses propres à chaque camp. La scène devient arène et se délimite en un cercle, le « fogo ». Dehors ou dedans, tout débordement est possible. Intimidé, le spectateur est vite amené à vivre une expérience forte, hectique, qui transpire de corps frétillants et de bustes saillants. L’expressivité brute, bestiale, transfigure des pensées énigmatiques en mouvements d’une amplitude extrême. Les morphologies sont trapues, imposantes, mais jamais la danse ne perd en fragilité et en fluidité. Les joutes martiales, compulsives, répétitives ou au ralenti, crispent les corps qui se relâchent toutefois, comme attirés par le sol, par la terre, en quête de recueillement.

La troupe de lutteurs/danseurs défilent sans complexe. Les protagonistes se heurtent, s’attrapent, se repoussent et exposent leur force tels des primates. Puis, penauds, ils partent se faire happer par le mur du fond : (pris) la tête dans le sac, ils repartent au combat. Une lutte au quotidien, bercée par quatre musiciens/chanteurs (Emmanuel Djob, Bénilde Foko, Elvis Megné, Séga Seck). Mention spéciale au guitariste Emmanuel Djob dont la voix éraillée à la Joe Cocker nous balance entre gospel et funk.

 Nuit blanche à Ouagadougou de Serge Aimé Coulibaly © Pierre van Eechaute


Nuit blanche à Ouagadougou de Serge Aimé Coulibaly © Pierre van Eechaute

 

Avec la pièce Nuit blanche à Ouagadougou, la troupe de Serge Aimé Coulibaly a foulé le même soir, mais un peu plus tard, les planches du HAU1. Le danseur et chorégraphe burkinabé, formé au sein de la compagnie FEEREN, est également passé aux BALLETS C DE LA B et dans la compagnie FASO DANSE THÉÂTRE. Son vocabulaire chorégraphique, issu d’une danse contemporaine originale, foisonnante d’émotions et d’énergies, ne peut laisser insensible. Engagée, sa danse questionne l’Histoire, les politiques et les emblématiques, et cherche à mobiliser les consciences : il faut mettre fin à la présidence à vie. On est le 25 octobre 2014, jour de première de la pièce. Le 31 octobre, Blaise Compaoré démissionnera et quittera le Burkina Faso après 27 ans de « règne » tout sauf intègre…

La réalité a dépassé la fiction. Mais surtout, le chorégraphe se défend d’avoir vu le coup venir : « ce n’était pas une prémonition, c’était plutôt une envie ». Éclectique mais complémentaires à souhait, trois danseurs (Adonis Nébié, Sigué Sayouba et Serge Aimé Coulibaly) et une danseuse (Marion Alzieu) évoluent dans un espace sonore et sensoriel étouffant, délimité par des panneaux en bois exagérément bien disposés. Sigué Sayouba tente bel et bien de s’exprimer. Mais un bout de papier chiffonné dans sa bouche obstrue le bon écoulement de son flot de paroles. La nuit (blanche) va être longue… Et l’intrigant observateur, assis en coin de scène, jamais ne bougera. Les saynètes s’enchaînent entre viol effrayant et beaux discours. Les visages se déforment (quand Marion Alzieu passe dans le public, en lui souriant, elle peut faire peur…), les corps se portent et se jettent. Ça tourbillonne de tous les côtés.

Trailer de Nuit blanche à Ouagadougou de Serge Aimé Coulibaly

Entre danse contemporaine et hip hop, entre popping et waving, Coulibaly ne se concentre pourtant pas essentiellement sur la danse. Le texte (une fois n’est pas coutume) prend un sens tout particulier et ajoute aux mouvements une poignante véracité, celle des mots. Leur auteur : le rappeur et leader du mouvement civil Balai Citoyen, Serge Bambara aka Smockey. Les halètements corporels des danseurs se mêlent alors au lyrisme des textes slamés. Une gestuelle qui transporte, des messages qui troublent : « ça empeste la mascarade » et ça respire le bons sens, aussi. Effarant de justesse.

OÙ ET QUAND ?
Du 15 au 19 novembre, Hebbel am Ufer Berlin

Crédits Image de Une : © Thabo Thindi

 

 

Fondatrice de BERLIN POCHE, magazine culturel des francophones, pigiste indépendante, Léa travaille en tant que bookeuse pour l'agence LE TRAIT D'UNION. Formée au Conservatoire de Tours, elle danse depuis l’âge de quatre ans.

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