À Berlin, Giselle en reprise

Giselle, Marian Walter et Elena Pris © Yan Revazov

Entré au répertoire du Staatsballett de Berlin en décembre 2014, Giselle foule à nouveau les planches du Schiller Theater de Berlin, la Staatsoper étant encore (et toujours !) en rénovation… Le maître de ballet de l’Opéra de Paris, Patrice Bart, aidé par Claude de Vulpian, a remonté avec délicatesse et précision ce bijou du ballet romantique français, d’une beauté évanescente.

Giselle, Staatsballett Berlin © Yan Revazov

Giselle, Staatsballett Berlin © Yan Revazov

 

Polina Semionova, la soliste phare habituellement invitée par le Staatsballett, a décliné l’invitation (NDLR. elle attend son premier enfant pour la fin de l’année). Lors de sa prise de rôle à la première, elle avait su savoureusement allier une fragile douceur à une naïveté délicate. Mais le couple d’alors, formé avec Marian Walter (en Albrecht), ne respirait pas à l’unisson. Le premier soliste, made in Berlin, est plus en harmonie au bras de Iana Salenko, sa partenaire à la ville comme à la scène. Giselle est une héroïne complexe tant sur le plan technique qu’expressif : du bonheur à la brisure, il faut être capable d’exprimer la légère joie juvénile (Acte I) et la grave douleur de la tromperie (Acte II). Trahie, Giselle décède d’amour et se transforme en « Willi », créature fantomatique aux longs tutus blancs. Créé en 1841 à l’Académie Royale de Musique de Paris, neuf ans après La Sylphide, Giselle s’inspire de La Légende des Willis, recueil de nouvelles d’Heinrich Heine, remanié par Théophile Gautier, fasciné par le surnaturel. Jules Perrot se chargea de la chorégraphie des rôles principaux, laissant à Jean Coralli la charge du corps de ballet. Adolphe Adam a composé la partition.

La pantomime développée au premier acte comme moyen de communication entre les personnages prend des allures de dialogue muet parfaitement maîtrisé dans sa subtilité. La danse de Iana Salenko, exquise petite danseuse, est savamment contrôlée, son bas de jambe précis, sa cheville surnaturelle de solidité. Son expressivité transpire de candeur, ses allures reflètent subtilement l’adolescente. Vêtu d’un beau dégradé de couleurs automnales, le corps de ballet apporte aux solistes un contrepoint de qualité. Les alignements sont efficaces, les symétries soigneusement respectées, même si l’on sent bien que la compagnie est à l’étroit sur cette scène du Schiller Theater…

Giselle, Iana Balova und Ulian Topor © Yan Revazov

Giselle, Iana Balova und Ulian Topor © Yan Revazov

 

Les six amies de Giselle (Maria Boumpouli, Julia Golitsina, Danielle Muir, Weronika Frodyma, Luciana Voltolini et Patricia Zhou) respirent la jeunesse tant sur le plan technique qu’artistique. Les interprètes du Pas de Deux des paysans (ou des vendangeurs) également. Leur ton expressif est justement dosé. Krasina Pavlova est délicate et enjouée. Son bas de jambe est vif, ses ports de bras pourraient toutefois (selon moi) être plus allongés. Son partenaire, Alexander Shpak, peine à terminer sa variation et manque de chuter, mais expose toute sa virtuosité dans les tours en l’air et dans la petite batterie de sa variation : deux pirouettes propres valent toujours mieux que trois déséquilibrées…

Au second acte, le corps de ballet, composé de 20 Willis, nous offre un travail parfaitement orchestré. Elena Pris, en Reine des Willis, remplit dignement et avec froideur son rôle, sans plus : elle ne nous transporte pas dans cet univers fantastique de l’acte II. Ses menés sont plus enthousiasmants que ses grand-jetés dont les attitudes sont souvent trop courtes. Quant à ses arabesques penchées, elles sont un peu nerveuses. Cette interprétation banale manque de lié. Ses consœurs Willis, elles, maîtrisent leurs diagonales, leurs ports de bras et de têtes, leurs croisements en arabesques sautées avec brio et toute en fragilité. Mention spéciale à Iana Balova en Zulma, aux équilibres divins.

 

Giselle, Marian Walter et Elena Pris © Yan Revazov

Giselle, Marian Walter et Elena Pris © Yan Revazov

 

Iana Salenko est aussi convaincante en jeune paysanne qu’en Willi. Techniquement, il n’y a rien à redire : les entrechats sont vifs, les cinquièmes propres, les arabesques tenues (et comment !). Les bras de Iana sont vaporeux, immatériels, d’une légèreté inhumaine. Elle flotte dans les airs brumeux, entourée de ces Willis que Heinrich Heine aimait décrire en ces termes : « Les Willis sont des fiancées qui sont mortes avant le jour des noces, pauvres jeunes filles qui ne peuvent pas rester tranquilles dans la tombe. Dans leurs cœurs éteints, dans leurs pieds morts reste encore cet amour de la danse qu’elles n’ont pu satisfaire pendant leur vie. »

Le rideau se ferme sur Albrecht, exténué et au désespoir de revoir un jour Giselle, qui s’est éclipsée dans sa tombe au lever du jour… Un ballet incontournable et indispensable à toutes les grandes compagnies. Une œuvre qui a donc toute sa place dans le répertoire du Staatsballett de Berlin.

Giselle trailer on YouTube

 

 OÙ ET QUAND?
Schiller Theater, du 21 au 22 octobre et les 10, 12 et 24 novembre

Crédits Image de Une :  © Yan Revazov

Fondatrice de BERLIN POCHE, magazine culturel des francophones, pigiste indépendante, Léa travaille en tant que bookeuse pour l'agence LE TRAIT D'UNION. Formée au Conservatoire de Tours, elle danse depuis l’âge de quatre ans.

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