Les notes poétiques d’Alexandre Salcède

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Alexandre Salcède écrit comme on danse, avec rigueur, précision et dans une  échappée imaginaire qui permet de surprendre le lecteur qui croyant lire une critique de spectacle se trouve projeté dans un espace poétique où, il est certes question d’un spectacle, mais ce qu’il a vu prend soudain une autre dimension. Collaborateur littéraire pour la chorégraphe Tatiana Julien, notamment sur le spectacle Douve, il publie en 2013, un recueil de poèmes intitulé A mesure d’ombre, en lien avec celui-ci. Il nous offre ici deux textes qui nous donnent sa vision sensible des œuvres dansées qu’il apprécie en spectateur averti. 

Thomas Lebrun, Avant toutes disparitions

Avant toutes disparitions,Thomas-Lebrun (c) Jean Couturier.

Avant toutes disparitions,Thomas-Lebrun (c) Jean Couturier.

Écrire ce soir, en sortant du théâtre, c’est prendre un risque immense. C’est s’exposer au péril de trahir ce qui nous a laissés sans mots.

Trahir ce couple muet, qui au terme de bien des années suit le conseil du philosophe et cultive son jardin. Cet homme et cette femme qui n’ont plus que leurs gestes et leurs yeux pour se dire leur amour, que ce regard que traversent sans cesse les corps juvéniles du souvenir. Ces corps dilatés par la joie, légers, animés par la fureur de vivre. Ces corps nus de demi-dieux impudiques, de déesses lascives. Pleinement humains.

Tendrement.

Disons-le sans trembler : bellement humains.

Humains dans le plaisir, dans la frénésie du plaisir qui est inconscience, qui est désespoir, Humains dans l’acte fou de replanter, quand tout va disparaître, quand la lumière décroît et se ride,

Humains dans l’impossibilité de ne pas se souvenir, lorsque la nuit vient, lorsque l’odeur de la terre et de l’herbe coupée nous envahit. Pourquoi danse-t-on ? Pour oublier les soucis de la semaine ? Pour s’aérer l’esprit ou s’alléger le cœur ? Peut-être plutôt danse-t-on pour se souvenir des évanouis, pour les relever. Pour les bras qui se croisent autour d’un autre corps. Pour une tête sur notre épaule. Pour cacher ses larmes dans la chevelure incandescente du temps. Pour l’étreinte qui berce et qui rassure, mais qui toujours se rompt.

Écrire, après. Reprendre la parole pour se rassurer un peu. Pour revenir à la vie. Pour se croire vivants encore d’avoir quelque chose à dire quand les derniers gestes s’assombrissent, pour ne pas sombrer tout à fait, quand tout doit disparaître.

Pina Bausch, Viktor

Viktor, Pina Bausch (c) MV Abeele.

Viktor, Pina Bausch (c) MV Abeele.

Avant que ce monde ne finisse de.

Danser,

Se souvenir.

Mon cœur bat si fort

que je ne puis parler.

Comment se passer des hommes

de leurs failles

de leurs côtes fragiles

de leurs genoux qui craquent ?

La danse est l’art de la mémoire

L’écriture, de l’oubli.

Une danse sans mémoire est impensable.

Une union posthume.

Contre l’oubli. Le vaincre.

Une femme est un ange de satin,

de taffetas ou de tulle

qui se balance

et retombe.

La Mort, partout, mène la danse.

Mais non. La danse s’accommode mal du littéral.

Le langage tue ce que le corps veut dire.

On s’encombre de meubles et de souvenirs.

Les doigts des morts y font parfois des traces dans la poussière.

Le souvenir grimpe au mur du temps. C’est un matériau vivace.

La danse s’origine dans la tombe. Elle réveille les morts.

Témoin où la voix se fêle, où les mots manquent.

Avec le geste juste, ils pourraient nous tuer.

Nous guérir.

A chaque pelletée, elle surgit.

Elle hante le fossoyeur oubli.

Une thérapeutique de l’Être.

S’écrouler. Se défaire. Se déliter.

Se divertir.

Il se penche sur toi et il te donne à boire.

Dans ta bouche bientôt le lierre refeuillu.

Qu’importe que nous mourions

Car alors elle demeure. Si la première nous emporte, l’autre est

« S’il vous plaît. Ne repartez pas les mains vides.

Ceci est votre corps. »

Pourquoi chercher à recoudre le costume troué de la vie ?

Alexandre Salcède.

Prose charnelle qui se dépose comme en vers sur la feuille, les textes d’Alexandre Salcède sont animés de matière, de rythme et de densité, chorégraphie de signes porteuse d’émotion, comme celle qui nous étreint au sortir d’un spectacle qui nous a bouleversé.

Pour en savoir plus sur Alexandre Salcède et ses écrits c’est ici.

 

Image de Une, Avant toutes disparitions, Thomas Lebrun tous droits réservés.

est professeur et formatrice en histoire des arts, titulaire d’un DU en danse contemporaine, et danse depuis toujours. Co-fondatrice de CCCdanse.

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