Compagnie Affari Esteri, sculpteurs de matière

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Après une première collaboration à l’écriture du duo Stuttering Piece en 2003, Edmond Russo et Shlomi Tuizer créent ensemble l’association Affari Esteri en 2004. Il s’agit pour eux d’exprimer : « Un désir commun à explorer et défendre un univers créatif partagé » dont ils nous parlent ici.

Shlomi ©Markus Weaver.

Shlomi Tuizer ©Markus Weaver.

Vous présentez votre travail comme un voyage interprétatif, avec des termes très forts comme : mutations, inventions formelle et émotive de l’interprète. Vous insistez sur la cohabitation de l’écriture chorégraphique et de l’improvisation instantanée, vous affirmez la volonté d’identifier et d’isoler des fonctions posturales et comportementales. Il y a là une grande densité et j’aimerais que vous nous expliquiez comment vous transformez tout cela pour en faire une matière artistique et esthétique.

Il y a des constantes et des variables. Parmi les constantes le travail avec l’interprète est primordial, de même que  l’idée d’un voyage à l’intérieur d’une œuvre, partir d’un point pour arriver ailleurs. Sur ce chemin on va questionner les danseurs, pour faire émerger la personne à l’intérieur du collectif  cherchant à provoquer un voyage interprétatif. De fait, c’est le groupe ou l’autre qui nous révèle à nous-mêmes. C’est une recherche constante dans notre travail,  par exemple dans Guerreri e Amorosi, où nous voulions créer deux soli sans savoir exactement quelle forme cela allait prendre, il est apparu très vite que l’autre était nécessaire ne serait-ce que pour exprimer la solitude de chacun. Pour faire émerger la matière, on a eu besoin d’une sorte d’appel ou d’adresse extérieure et l’autre est apparu comme une nécessité absolue.

Inside, Cie Affari Esteri

Inside, Edmond Russo et Shlomi Tuizer, Cie Affari Esteri (c) Laurent Pailler.

Pour notre nouvelle création The State, il y a une vision d’une sorte de bloc de monolithe, un écho de ce qui a déjà existé dans notre travail autour des concepts d’ordre et de désordre, ou des formes de chaos très organisées. Dans Inside notamment où pendant trois fois vingt minutes cinq personnes sont dans un espace clos de deux mètres sur deux où ils doivent gérer tout ce qui advient dans cette proximité.

Dans notre travail la question politique n’est pas illustrée ou théâtralisée mais elle est présente dans les tensions entre les corps, dans les matières qui se créent, dans l’espace qu’on choisit. The State ne part pas de rien et il y a comme des échos de nos œuvres précédentes car de même que l’on parle d’un voyage interprétatif, il existe un voyage plus global qui est en réalité un cheminement, une œuvre en inspire une autre, amène ailleurs pas forcément en avant mais parfois de côté, parfois avec un regard en arrière… c’est très intuitif…

The State, Cie Affari Esteri(c) Agathe Poupeney.

The State, Cie Affari Esteri (c) Agathe Poupeney.

The State part d’une volonté de travail avec une musique qui nous obsède depuis plusieurs années, sachant que jusqu’à aujourd’hui on a toujours créé des pièces pour lesquelles la musique était aussi une création. Pour les pièces de la compagnie nous n’avons jamais travaillé avec une musique pré-existante, nous avons toujours fait appel à des compositeurs partant de l’idée que l’on voulait voir les choses s’empiler étape par étape, voir comment palier par palier, on construit, comment les choses se tissent. Et là, il y a cette musique qui pré-existe à la pièce et qui s’appelle De Staat, (The State en néerlandais) de Louis Andriessen (compositeur minimaliste). On a découvert cette musique très contemporaine, par bribe, elle a trouvé son chemin en nous, demande à être explorée, à trouver son expression physique. Andriessen s’appuie sur quatre chanteuses dont les textes s’inspirent de La République de Platon, il y a donc quelque chose dans cette œuvre qui vient de loin, un passé qui nous appelle, ce lien était aussi très présent dans Guerrieri e Amorosi qui reprend le 8ème livre des madrigaux de Monteverdi. Recueil paru sous  sous le titre Madrigali Guerrieri e Amorosi daté de 1638.

Guerrieri e Amorosi / Edmond Russo - Shlomi Tuizer compagnie Affari Esteri

Guerrieri e Amorosi, Edmond Russo et Shlomi Tuizer, compagnie Affari Esteri (c) Agathe Poupeney.

On revient à la question du cheminement vers l’œuvre et de la force des interprètes, de leur identité propre, de leur motivation, de leur présence, comme une vibration d’où arrive la matière. Dans Guerrieri e Amorosi, il y a le sentiment d’un état qui flotte au-dessus de toute la pièce et qui est très personnel, fragile, fébrile et qui est proche de l’amour. Du coup cela nous a donné aussi envie de parler de l’état amoureux, The State, ça peut être aussi cela… et l’on retrouve une autre constante de notre travail qui est la question de la dualité.

Dans ce titre The State, il y a ce double aspect de l’état comme entité générique et collective et l’état amoureux, intime. On part d’une œuvre musicale extrêmement rigoureuse, très englobante, dès le premier son on peut voir la structure monter, vous envelopper et il est difficile d’en sortir. Comment dès lors passer de l’un à l’autre état ? Notre parti pris est de confronter l’œuvre d’Andriessen à une œuvre commandée à Elysian Fields qui ont créé la musique pour Guerrieri e Amorosi mais qui doivent ici composer dans un format très inhabituel pour eux de 30 minutes.

C’est déjà tout un voyage qui se joue là, entre l’utopie de La République, la nécessité de trouver un nouveau format musical pour vos compositeurs et la confrontation avec l’œuvre d’Andriessen. Si je comprends bien, il y a l’idée de deux déclinaisons à partir d’un même terme, celui de la structure étatique pour aller ensuite vers quelque chose de beaucoup plus intime et intérieur qui est l’état de corps, en tant que matière chorégraphique.

Oui, parfois nous sommes mal compris parce que l’on part de quelque chose pour aller ailleurs. On aime utiliser la force du mot, voire du verbe, peut-être parce que nous sommes étrangers et que la langue est quelque chose de particulier et de primordial dans notre existence. Ce rapport au mot est essentiel dans notre travail, nous cherchons à en décliner tous les sens et c’est ce qui nourrit notre vocabulaire chorégraphique. Notre travail est de trouver les nuances, de leur donner une expression qui fasse que le spectateur n’ait pas l’impression de redites.Comme dans la pièce précédente il y a cette idée de deux volets avec une autre constante dans notre écriture qui est l’apparition de la matière au départ des données physiques. Ce type d’écriture peut être déroutant car le geste, la force du geste, demande un autre temps un peu décalé du temps d’aujourd’hui où l’on a parfois tendance à être dans un rapport de rentabilité. Pour nous ce n’est pas la question, plus on va creuser, plus on va trouver des nuances et révéler la personne qui est l’interprète.

C’est presque un travail de sculpteur, en dégageant la pierre, en épurant va naître ce qui est  juste…

C’est cela, trouver la matière juste, plus on avance dans le temps et plus on fait confiance à ce qui est le plus proche de nous, à savoir notre corps. On travaille moins avec des contraintes extérieures comme c’était le cas dans Lings, où il fallait accepter ces feutres très lourds, très irritants que nous portions qui étaient comme une matière vivante ou dans Inside où les contraintes d’espace imposées par la boite étaient fortes. On a décidé de faire confiance aux corps qui font apparaître leur matière dans des cadres donnés mais ce sont les contraintes du corps-même, et  non des contraintes extérieures. Cela permet de creuser et de faire naître un mouvement qui est considéré comme articulé, riche alors que les données de base sont souvent très simples. C’est là où je reviens à la force du mot, on part parfois d’un verbe d’une action concrète en guidant les interprètes et les matières apparaissent au fur et à mesure de cette phase de recherche et d’élaboration qui peut être longue. Il y a des constantes qui reviennent, qui deviennent langage, moyen de communication et lorsque l’on commence à reconnaitre ça, on compose avec les interprètes.

Lings, Cie Affari Esteri (c)

Lings, Edmond Russo et Shlomi Tuizer, Cie Affari Esteri (c) Agathe Poupeney.

Dans le fonctionnement de la compagnie on donne rarement des matières écrites, on laisse les choses advenir et se tisser jusqu’à ce qu’apparaisse une matière qui devient elle-même une danse. Mais les racines, les bases, les essences procèdent souvent juste d’un mot ou d’un verbe que l’on va expérimenter jusqu’à l’épuiser.

Est-ce que vous allez danser dans The State ?

Non, nous avons envie de continuer à goûter à cette posture de chorégraphe, qui ne donne pas la même écriture que lorsqu’on est aussi interprète. Étant donné l’exigence que nous avons dans l’écriture, le choix des danseurs est toujours assez difficile justement parce que nous sommes interprètes aussi. Par ailleurs nous sommes pédagogues ce qui nous donne un regard extrêmement pointu sur les danseurs et tout cela fait que nous cherchons plus qu’un bon exécutant mais des interprètes très complets et sensibles. Nous ne cherchons pas à travailler avec des gens qui peuvent nous ressembler, ils peuvent avoir des choses de nous, une proximité, une connivence ou une complicité au départ, le goût des matières que l’on propose mais ils peuvent aussi être différents dans leur capacités physiques. Le choix se fait plus comme une rencontre ou des croisements, on peut retrouver des personnes avec qui on a déjà travaillé. Il y a donc une sorte de continuum qui se crée, avec l’évidence quand on rentre dans le studio que l’on croît aux mêmes choses que l’on partage le même type d’engagement et qu’ils vont répondre de manière créative aux propositions que nous faisons.

Guerrieri e Amorosi / Edmond Russo - Shlomi Tuizer compagnie Affari Esteri ©Agathe Poupeney

Guerrieri e Amorosi / Edmond Russo – Shlomi Tuizer compagnie Affari Esteri ©Agathe Poupeney

À vous écouter j’ai l’impression que vous êtes dans une posture en tant que chorégraphe à la fois de sculpteur et d’alchimiste qui part d’un ensemble très divers de matériaux pour en faire une matière qui fasse sens.

Oui, on pourrait dire que nous sommes des alchimistes du geste, c’est ce qui nous intéresse mais au-delà du geste qui apparaît et qui devient matière il y a aussi la question de l’énergie, comment la contrôler, la transporter, la gestion de toutes les dynamiques spatiales, la question du temps, tous ces éléments vont déterminer la coexistence, l’articulation des différents matériaux et comment le tout va devenir une sorte d’entité grâce effectivement à une forme d’alchimie.

Est-ce que cet état de recherche très foisonnant que vous vivez à chaque création de pièce vous manque lorsque celle-ci est terminée ?

Un peu, mais c’est une autre partie du travail, pour l’instant il s’agit de nourrir. J’ai des cahiers de notes pour chaque création et y compris lorsqu’on est en tournée, je reviens souvent aux notes de départ pour retrouver d’où sont venues les choses. Il ne s’agit pas de ré-improviser ce qui est écrit mais cela peut être bénéfique en représentation que l’interprète revienne à ses racines et qu’il ait le sentiment que la création est l’aboutissement d’un long cheminement, d’une longue période. Notre processus de création est réellement un voyage interprétatif, d’un point de départ vers un ailleurs avec cette volonté chaque fois de retrouver le vivant afin que le geste ne devienne pas un simple mouvement dénué de son sens initial. Le rôle du chorégraphe envers l’interprète me paraît de plus en plus important comme révélateur de ce qui doit rester évident ou nécessaire pour que l’œuvre reste vivante. C’est peut-être là notre acte politique le plus important aujourd’hui, défendre un geste contemporain, exigeant, en quête d’originalité et de singularité mais dont le moteur et le  point de départ est le corps en mouvement.

Pour en savoir plus sur la compagnie Affari Esteri

Edmond ©Markus Weaver

Edmond Russo©Markus Weaver.

Première de The State

 

27 janvier 2017 The State Festival Art Danse Bourgogne – Dijon – Première

Chorégraphie : Edmond Russo, Shlomi Tuizer
Interprétation : Yann Cardin, Emilie Cornillot, Lauriane Madelaine, Julien Raso
Musique : De Staat de Louis Andriessen et une création de Elysian Fields (Jennifer Charles et Oren Bloedow)
Création lumière : Laurence Halloy
Mise en son : Jérôme Tuncer

Production : Affari Esteri. Coproduction : CDC Art danse Bourgogne, CCN de Rillieux-la-Pape, VIADANSE CCN de Franche-Comté à Belfort (recherche en cours)

Avec le soutien : CDC Atelier de Paris – Carolyn Carlson, CND – Centre national de la danse à Pantin.

The State, Cie Affari Esteri (c) Agathe Poupeney.

The State, Cie Affari Esteri (c) Agathe Poupeney.

Tournée 

13 octobre 2016 OpenVia au Granit de Belfort

3 novembre 2016 Présentation publique au CCN de Rillieux-la-Pape

6 avril 2017 à la Pléiade de La Riche (37)

Image de Une, Inside, cie Affari Esteri,  Edmond Russo et Shlomi Tuizer crédit photo Vincent Bosc.

 

 

est professeur et formatrice en histoire des arts, titulaire d’un DU en danse contemporaine, et danse depuis toujours. Co-fondatrice de CCCdanse.

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