« Black Swan » a-t-il remis la danse classique à la mode?

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Souvenez-vous, le succès de ce film avait été immense au point qu’on a vu pulluler les petits cygnes noirs dans les rues le soir d’Halloween. Comment expliquer cet engouement? Peut-être que tout le monde a envie de se mettre à la danse classique, au fond…

CCCD a rencontré Charles Hembert, cofondateur de Cinecdoche, grand cinéphile et amateur de danse, pour discuter du film désormais culte Black Swan.

 

Pourquoi retrouve-t-on la danse au cinéma? Est-ce un phénomène récent, comment peut-on l’expliquer?

CH. La danse n’est pas un genre de cinéma, ni un sous-genre. C’est un thème du cinéma.

A son tout début, dès l’ère Méliès, soit dès le début des années 1900, le cinéma avait déjà la danse pour partenaire. Pour une raison simple: aux yeux des spectateurs et critiques, le cinéma et le théâtre relevait du même genre, le premier filmant le second. En filmant les spectacles, l’œil de la caméra correspondait à l’œil du spectateur.

Mais si le lien est intrinsèque entre danse et cinéma, c’est aussi parce que l’on peut considérer que les acteurs et les réalisateurs exécutent une sorte de « chorégraphie ». Les personnages se meuvent dans l’espace d’une certaine manière, le réalisateur a une mesure, un rythme dans la tête, qui lui est propre, en tant qu’artiste. Dans les films de la Nouvelle Vague, il y a une manière de se représenter et d’évoluer dans l’espace qui n’est pas naturelle, révélée grâce au rythme de Godard ou Truffaut.

Quand on filme à une, deux ou trois caméras, le montage est aussi le fruit d’une orchestration en cohérence avec ce que veut le réalisateur. On peut comparer ce travail avec celui d’un metteur en scène de théâtre ou de danse!

La danse a donc toujours été un thème du cinéma puisque dans un grand nombre de films on peut voir de la danse à travers le corps et la corporéité des acteurs, le rythme de la réalisation.

Je ne crois pas qu’il y ait des réalisateurs qui aient fait de la danse une sorte d’icône. Ce qui est intéressant, c’est que les réalisateurs viennent de différents horizons et ont abordés des thèmes très différents. Par exemple, Frederick Wiseman a commencé dans les années 1960, en filmant un asile (Titicut Follies), puis a fait des films sur l’éducation. Sa thèse principale est qu’il ne faut rien imposer au spectateur : il ne parle jamais. Pour lui, ce qu’on filme et ce qu’on monte suffit à transmettre un message, il n’y a pas besoin d’imposer une explication textuelle au spectateur.

FREDERIC WISEMAN
L’Américain Frédérick Wiseman a réalisé des films et des documentaire sur la danse, comme Le ballet de l’Opéra de Paris (2009) et Crazy Horse (2011).

Parfois, les films se servent de la danse pour faire passer un message. Les meilleurs exemples sont tous les films sur le hip hop (Sexy Dance 1, 2 3 et 4, etc.) où la danse donne les deux grandes leçons américaines. La première, c’est « vivons tous ensemble malgré nos couleurs, communautés, statuts sociaux etc ». La deuxième, c’est « vivons nos rêves jusqu’au bout, quel qu’en soit le coût ». Tiens, c’est amusant, c’est d’ailleurs le contraire du message de Black Swan.

Dans le cas de Sexy Dance et ses variantes, les scénarios sont à peu près toujours les mêmes, donc ce n’est pas ce qui amène les spectateurs en salles; ils vont voir des performances. Et si ces performances sont bien retranscrites à l’écran, c’est parce que la caméra les sublime et les révèle.

 

Par ailleurs, le cinéma est plus « démocratique » qu’un spectacle, puisque que, quelle que soit la place où l’on se trouve dans le cinéma, on voit la même chose. Voir les expressions des visages à l’Opéra Garnier est assez difficile sauf à être assis devant la scène. Le cinéma, lui, montre tout.

 

Black Swan montre une face méconnue de la danse classique: compétition, déséquilibre psychique, souffrance… Est-ce un nouveau thème pour le cinéma ?

 

CH. Pas vraiment. La danse a toujours été perçue dans le cinéma comme un art sacrificiel. Par exemple, dans les Chaussons Rouges, la danse fera perdre à l’héroïne son amour et sa vie.

Les Chaussons Rouges (The Red Shoes, 1948) est un film britannique de Michael Powell et Emeric Pressburger. Victoria Page (Moira Shearer) rêve de devenir une grande danseuse au sein de la compagnie de Boris Lermontov, mais elle le paiera très cher…

 

L’apport de Black Swan n’est pas d’apprendre aux spectateurs ce qu’ils ne « connaissent pas ». Tout le monde a entendu parler des polémiques sur l’alimentation des danseuses comme de celles sur les mannequins.

Le réalisateur Darren Aronofsky innove à d’autres égards: jusqu’à lui, on avait rarement vu l’ampleur du sacrifice physique et surtout psychique que la danse peut induire. A l’exception des Chaussons Rouges, dont Aronofsky s’inspire d’ailleurs beaucoup, les films portant sur la danse montrent rarement la souffrance psychologique qu’elle peut entraîner. Aronofsky, lui, en révèlant ce que ressent la danseuse incarnée par Nathalie Portman, rappelle que c’est cette souffrance psychologique qui provoque celle physique.

De façon générale, le réalisateur joue beaucoup sur la corporéité. Dans son autre film Requiem for a dream, il montre les mutations physiques dues à la drogue, ou à l’addiction à un jeu télévisé.

C’est aussi un thème prégnant dans The Wrestler, qu’il a réalisé en 2008 et qui raconte l’histoire d’un catcheur dans une banlieue des Etats-Unis. Le héros doit se mutiler, se faire saigner, pour rendre son show plus spectaculaire. Aronofsky parvient à rendre un sous-sport, une sous-culture, gracieux. Il arrive à en faire une sorte de ballet.

 

Dans Black Swan, c’est le contraire: il rend la danse classique digne d’un film d’horreur, parfois trash, en montrant ses côtés sombres: la mutilation physique qu’elle peut entraîner, les valeurs négatives qu’elle peut transmettre.

Chez Aronofsky, la danse n’est pas tant un génie ou un talent naturel qui permettrait d’être au dessus de la masse, c’est un travail acharné. Dans « l’ordre des choses », c’est Mila Kunis qui aurait dû avoir le rôle du Cygne: elle a du talent et la personnalité qu’il faut pour le rôle. Nathalie Portman, elle, a un niveau assez moyen au début, elle n’a pas le charisme nécessaire à l’interprétation du cygne noir, mais elle a le travail. C’est le travail qui lui permettra de réussir, pas le « talent » naturel.

 

Une autre innovation qu’apporte Aronofsky en termes de traitement cinématographique de la danse, est qu’il lui applique le thème de la schizophrénie. Dans Black Swan, Nathalie Portman a des visions, elle développe une autre personnalité plus noire, celle du cygne noir qu’elle cherche à tout prix à interpréter, en plus de sa propre personnalité, qui correspond à celle du cygne blanc.

Le thème de la schizophrénie, de la perdition psychologique causée par l’art, est un thème de prédilection dans beaucoup de formes artistiques. Le principal exemple est celui du personnage de Faust.

 

Dans le mythe de Faust, issu d’un conte populaire allemand reprit par l’écrivain Goethe, un médecin rêve d’atteindre la connaissance universelle. Rendu fou par ses rêves de grandeur, il conclut un pacte avec le Diable, qui lui accorde ce qu’il désire en échange de son âme.

 

Le fait que ce film traite de danse, plutôt que d’un autre sport donne à cette discipline une dimension particulière. En effet, la danse est un art et un sport « individuel » (en tout cas dans Black Swan), qui ne fait que donner l’apparence du collectif. Les autres membres du corps de ballet sont totalement ignorés, le partenaire masculin est un simple support à l’héroïne, il n’a pas réellement d’importance en soi, et on ne voit aucun travail de collaboration entre les danseurs.

Aux confins de son individualité, le dédoublement de personnalité de la danseuse tiraillée entre sa vraie vie et celle qu’elle interprète, cygne blanc et cygne noir, celle qu’elle est et celle qu’elle voudrait être, prend une dimension toute particulière.

 

Même si le film d’Aronofsky n’avait rien du documentaire et n’avait pas vocation à porter un regard « réaliste » sur le monde de la danse, on peut lui reprocher de s’être uniquement focalisé sur un seul spectacle. On ne voit et on n’entend parler que de la première du Lac des Cygnes, comme si pour les danseurs, le but ultime était la première représentation. Bien sûr, c’est un moment important pour les danseurs, et même pour tous les travailleurs du spectacle vivant; mais il met de côté tout un pan très important du spectacle vivant, qui est la répétition. Les sportifs ont pour but ultime la compétition, 90 minutes où il faut être le meilleur, qu’il faut gagner avant de préparer la suivante. Sur les saisons de matches, ce n’est pas grave sil’ on rate un match ou deux. Contrairement à eux, les danseurs (et acteurs…) répètent en permanence, et doivent tenter de toucher l’excellence systématiquement.

Le cinéaste ne s’est pas interrogé sur la répétition (peut-être parce que c’est moins spectaculaire!).

 

Pourquoi le personnage de Black Swan est devenu une icône ?

CH. Black Swan a fait 2,6 millions d’entrées. A titre de comparaison, les deux autres succès du réalisateur, Requiem for a Dream et The Wrestler,  ont fait autour de 200.000 entrées. C’est donc dix fois le nombre d’entrées habituelles d’Aronofsky!

 

Pourquoi un tel succès ? Premièrement, le film a séduit toutes les tranches d’âges, tous les goûts : le fait qu’un film porte sur la danse attire plus que le catch ou la drogue !

 

La présence de Nathalie Portman a aussi joué. C’est une des actrices les plus talentueuses d’Hollywood, elle a une image impeccable. Elle a joué des rôles extrêmement différents. Chacun de ses films est attendu et provoque un réel attachement avec son public.

Elle est assez naturelle, elle se permet même de rapper avec des hip-hopeurs sur un plateau télé !

 

Il y a aussi Vincent Cassel, acteur français qui jouit d’un culte quasi inverse à celui de Portman. Il a toujours joué le même rôle du mec un peu cassant, un peu hautain. Il bénéficie d’une adoration dans le milieu pseudo-underground. C’est le contre-point parfait de Portman.

 

Le film a drainé deux types de publics: les gens sensibles à la danse, soit un public de niche, sensible aux films d’auteurs (Black Swan est un film considéré comme indépendant), comme les gens sensibles au cinéma de genre: Aronofsky a utilisé des classiques du cinéma d’horreur, comme la scène où le double de Portman s’anime dans le miroir. C’est un cliché du film d’horreur, mais bien remanié par Aronofsky.

 

Le rythme est soutenu pendant tout le film et il va crescendo. Le « spectaculaire » est très important dans le film, comme dit précédemment, et attire donc un public large, contrairement aux ballets pour publics plus « éduqués », moins accessibles, qu’on peut voir à l’opéra.

 

Je ne sais pas si les écoles de danse ont connu un taux d’inscriptions plus important après le film. Mais il est indéniable que le film a eu un écho impressionnant. Qu’on soit plutôt « Elle » ou « Les Inrocks », tout le monde l’a apprécié.

 

Black Swan a peut-être un peu remis la danse classique à la mode, mais il a surtout a remis à la mode un personnage, ou plutôt a « re-créé » un personnage qui n’existait pas. Quand les petits garçons s’habillent en Spiderman, c’est moins pour le héros Marvel des années 60 que pour la super-production américaine de 2002. C’est finalement la Nathalie Portman incarnant le Black Swan qui a donné une référence aux spectateurs: elle est devenue une icône.

 

Enfin, on peut expliquer le phénomène Black Swan par le fait que Nathalie Portman est une héroïne féminine, capable d’endurer de la souffrance, qui fédère, ce qui est rare dans le cinéma, voire quasi inexistant.

On peut la placer au même niveau que les « super-héroïnes », même si elle n’a pas de super-pouvoirs.

En effet, la même année sont sortis des films à « héros » tels que Harry Potter, Mission Impossible, Sherlock Holmes, Thor, Captain America, etc. Le premier du box-office à mettre des femmes en héroïnes est Bridesmaids (titre français Mes Meilleures Amies) … à la 21e position.

 

Le caractère iconique de Black Swan est très compréhensible, presque « logique » au delà de la qualité du film, puisque les héroïnes sont très rares.

On peut faire le parallèle avec Drive, qui est devenu quasiment iconique pour les hommes: on y voit un bad boy, sur fond de musique électronique, qui est empreint de souffrance et d’un grand romantisme.

Remerciements : Charles Hembert

Pour voir Black Swan en DVD :

 

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travaille dans une startup le jour, file à son cours de danse le soir, et rêve de danse la nuit. Co-fondatrice de CCCDanse.

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