Балерина : Bertrand Normand nous raconte la danse en Russie

Balletdos

 

Au Théâtre Mariinski, à Saint-Pétersbourg, virevoltent les pointes.
Celles d’Alina Somova dont la silhouette longiligne ravit le coeur de ses professeurs.
Celles d’Evguenia Obraztsova à la chevelure de feu, qui espère devenir étoile.
Celles de son aînée, Svetlana Zakharova, déjà nommée. A quand les paillettes de Moscou?
Celles de Diana Vishneva, qui n’ont plus rien à prouver. 
Et celles d’Ouliana Lopatkina, idole sacrée, aux pointes brisées suite à une grave blessure.

Cinq danseuses, toutes futures étoiles russes, évoluent sous la caméra de Bertrand Normand. Réalisateur du film Ballerina, considéré comme le meilleur film sur le Théâtre de Mariinski, il sous-titre pour nous la danse en cyrillique.


Pourquoi as-tu choisi ces cinq danseuses?

C’est un choix personnel, mais surtout progressif. Je ne connaissais rien à la danse quand j’ai débarqué avec ma caméra au Théâtre Mariinski. Tout ce que je savais, c’est que je voulais différents âges. Alors j’ai décidé de filmer plusieurs classes de ballerines à l’école de danse de l’Académie Vaganova. Au début, les danseuses m’ont toutes parues similaires. Puis, petit à petit, malgré les justaucorps noirs identiques, j’en ai repérée une: Alina Somova. Je n’arrivais plus à la quitter des yeux. Quand j’ai demandé son nom à sa professeur, celle-ci m’a souri, complice. J’ai compris qu’elle approuvait mon choix. Je ne me suis d’ailleurs pas trompé: elle est aujourd’hui étoile au Mariinski.

Alina Somova – La Bayadère

Pour les quatre autres, le choix a été plus facile: Evguenia Obraztsova a une personnalité qui se détache très facilement de ses camarades, et nous avons très rapidement noué une belle amitié. Svetlana Zakharova était déjà étoile, une des plus jeunes qu’ait connu le Théâtre Mariinski. Choisir Diana Vishneva, au caractère très marqué, m’a aussi semblé une évidence – tout comme prendre l’étoile Ouliana Lopatkina: elle incarnait le stade ultime de la danseuse, et elle effectuait alors un retour très attendu, après avoir interrompu sa carrière pendant de longues années.

Je me suis alors rendu compte que j’avais choisi cinq danseuses aux carrières complémentaires: Alina commençait, Evguenia espérait être nommée étoile, Svetlana venait de l’être, Diana était à l’apogée de son art et Ouliana s’apprêtait à revenir… Le film trouvait avec ces cinq danseuses toute sa cohérence.

Ouliana Lopatkina

Pourquoi faire un film sur les ballerines russes?

A un moment dans mon film, une baboushka attend les ballerines russes à la sortie des artistes. Elle a apporté à sa préférée, Evguenia Obraztsova, un jus d’orange et un livre. Cela fait soixante ans que cette grand-mère russe va chaque soir au ballet. Elle connaît chaque danseuse par coeur – ses meilleures représentations, ses coups de barre…

On ne se rend pas compte de l’importance que revêt la danse classique aux yeux des Russes. Sous l’Union soviétique, tout le monde pouvait aller voir des ballets, pour un kopeck à peine, libérés de toute considération financière! En Russie, la ballerine est une star. Et c’était encore plus marqué sous l’URSS: pendant les tournées à l’étranger, elles représentaient le pays aux yeux de l’Occident, elles étaient sa vitrine.

Et pourquoi le Mariinski à Saint-Pétersbourg plutôt que le Bolchoï à Moscou?

L’art du ballet est intimement lié à Saint-Pétersbourg. C’est dans cette ville que tout a commencé, avec la création de l’Ecole Impériale de danse au XVIIIe siècle. La création du Bolchoï n’était alors même à l’ordre du jour… De nombreux chorégraphes français, comme Charles-Louis Didelot ou Marius Petipa, se sont rendus à toutes époques à Saint-Pétersbourg pour partager leur savoir-faire avec l’Ecole russe… Saint-Pétersbourg a cependant beaucoup souffert de la révolution de 1917: elle était considérée comme une ville de l’Ancien régime, et donc le nouveau gouvernement communiste a privilégié l’épanouissement de la scène artistique à Moscou, ville prolétaire. C’est encore le cas aujourd’hui: Moscou continue d’attirer les étoiles du Mariinski. Deux d’entre elles, Zakharova et Obraztsova, y sont parties.

Evgenia Obraztsova

Mais j’ai aussi décidé de me concentrer sur le Mariinski, parce que ce Théâtre, où ont éclos de jeunes danseurs talentueux tels Rudolph Noureev, vivait justement la naissance d’une génération de ballerines. Cela tombait bien; je souhaitais faire un sujet sur le féminin russe. A l’instar des ballerines, les femmes russes recherchent la perfection en séduction. Leur féminité, comme le ballet, est un art de l’idéal, du mouvement parfait.

La ballerine idéale est-elle forcément russe?

Non, pas forcément. Mais à mon goût, oui, les Russes l’incarnent mieux. La danse correspond à l’âme russe, qui lui donne une plus grande expressivité émotionnelle. L’école russe et l’école française du ballet présentent d’importantes différences: la russe a une meilleure technique des bras, et se focalise sur le ressenti, tandis que la française a une meilleure technique des jambes, avec un avantage sur la précision des gestes.

Mais la Russie est en retard en ce qui concerne la danse contemporaine: ce qu’on aime y admirer, c’est surtout la danse classique. A la grande frustration de grandes danseuses, comme Diana Vishneva, qui rêve de créations plus modernes.

Qu’as-tu appris des danseuses que tu as côtoyé au cours des trois ans de tournage?

Ce qui m’a le plus impressionné, c’est leur rapport au temps. Ce sont des étoiles filantes. Leur carrière est courte, vingt ans voire trente ans pour les plus résistantes. Elles consacrent au ballet toute leur vie, toute leur énergie. Elles ne peuvent pas se permettre de perdre de temps – contrairement au cinéaste, dont le tempo est plus loin, jalonné par les doutes de la création. Elles donnent tout ce qu’elles ont.

Svetlana Zakharova

L’amitié entre elles est difficile: elles sont camarades, mais surtout concurrentes. Une rivalité creusée par le fanatisme de certains spectateurs russes. Je n’ai pas été étonné d’ailleurs par la tragédie subie par Sergei Filin (ndlr: le directeur artistique du Bolchoï aspergé d’acide en janvier 2013, voir l’article de CCCD). Au cours de mon tournage, j’ai entendu parler d’anciens complots, montés entre danseurs pour tuer un directeur détesté avec du mobilier empoisonné…

Le Théâtre Mariinski, 1847

Pas cool. Du coup, même si l’un de tes collègues, Benjamin Millepied, réalisateur lui aussi, a été nommé directeur de la danse à l’Opéra de Paris, ça ne te tente pas trop de devenir le directeur du Mariinski?

(rires) Ah non, ce n’est pas vraiment mon ambition. Benjamin Millepied est un réalisateur talentueux, mais c’est aussi et surtout un chorégraphe et un danseur. Moi, je suis venu à la danse un peu par hasard – même si j’ai depuis développé une vraie passion pour cet art.

Qu’un réalisateur soit nommé à la tête de l’Opéra de Paris me semble en tout cas une bonne chose. Cela répond, entre autres, au besoin grandissant du ballet de bien passer à l’écran. Oui, car aujourd’hui, notre premier contact avec la danse classique, ce n’est pas dans une loge de l’Opéra de Paris, mais sur notre canapé, face à la télé! Ou au cinéma – il y a de plus en plus de ballets sont filmés et retranscrits en direct, parfois même en 3D, à l’autre bout du monde.  C’est pour cela que le chorégraphe, même si ce n’est pas sa préoccupation première, ne fait jamais l’impasse sur les exigences cinématographiques.

 

Au Théâtre Mariinski, à Saint-Pétersbourg, virevoltent les pointes.
Celles d’Alina Somova et Diana Vishneva, étoiles adulées par les spectateurs.
Celles d’Ouliana Lopatkina, dont la carrière a retrouvé la beauté d’antan.
Celles d’Evguenia Obroztsova, nommée étoile, et celles de Svetlana Zakharova tournoient désormais au Bolchoï, pour la plus grande joie de Moscou.

Bertrand Normand

Ballerina/Балерина, film de Bertrand Normand, est disponible en DVD. Restez à l’affût de son prochain film, Etoiles des Nuits Blanches, dont on vous reparlera sur Cccdanse dès sa sortie!

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