Jean-Christophe Maillot au Staatsballett de Berlin

Le 22 janvier, deux ballets français vont entrer au répertoire du Staatsballett de Berlin : une pièce de Benjamin Millepied (Daphnis et Chloé, 2014), et une autre de Jean-Christophe Maillot (Altro Canto, 2006). Historique quand on sait que seul le Français Maurice Béjart, chorégraphe phare de la danse néo-classique, pouvait jusqu’alors se targuer de faire partie du répertoire berlinois avec Ring um den Ring. Avec Altro Canto, Maillot mise sur une écriture pure, une danse où le spirituel de l’âme et la grâce du mouvement ne font plus qu’un pour toucher en plein cœur le spectateur. Rencontre avec un chorégraphe engagé et éloquent qui ne mâche pas ses mots.

 

Jean-Christophe Maillot © Felix Dol Maillot
Jean-Christophe Maillot © Felix Dol Maillot

 

Comment votre histoire avec le Staatsballett de Berlin a-t-elle commencé ?
Nacho Duato m’a appelé. J’avais déjà été en contact avec le Staatsballett en 1987/88, alors sous la direction de Gert Reinholm (1962-1990). Mais je n’aime pas trop remonter mes ballets à l’extérieur. Nacho Duato voulait précisément Altro Canto mais les diverses partitions baroques qui l’accompagnent sont, logistiquement, difficiles à orchestrer. Nacho a accepté de le programmer sans l’orchestre et il m’a tout de suite dit que ce serait présenté aux côtés de Daphnis et Chloé de Benjamin Millepied.

Comment avez-vous choisi les interprètes ?
Sur audition. Je suis venu les voir la première fois en juin. On a fait une première sélection et en octobre, quand Bernice Coppieters (NDLR. ex Étoile emblématique des Ballets de Monte Carlo) est arrivée pour le remonter, de nouveaux danseurs et danseuses venaient d’être nommés (NDLR. beaucoup de solistes du Ballet de Munich ont quitté la compagnie à la prise de fonction du nouveau directeur, Igor Zelensky). On a trouvé tout ce qu’il nous fallait. Le seul problème qu’on a là, c’est que sur les dix filles qu’on avait choisies, sept sont malades, enceintes et blessées. Ce n’est pas exactement ce qui avait été prévu, mais ça se passe bien. Déjà en juin, j’avais trouvé un beau groupe de danseurs et il y avait un bon climat, une agréable atmosphère. J’observe beaucoup d’appétit de leur part, c’est le plus important. Remonter un ballet à l’extérieur cela n’a pas grand intérêt, mais si je sens qu’il y a vraiment quelque chose qui nourrit les danseurs, alors du coup j’oublie ce que je peux penser du ballet et je savoure ce moment magique, cette relation avec le danseur. Car un chorégraphe ne vit pas sans danseur. Ce que j’aime c’est la création. Et si je m’écoutais, il n’y aurait jamais qu’une distribution.

Altro Canto a été créé en 2006. Est-il encore au répertoire des Ballets de Monte Carlo ?
Oh oui, on le programme énormément. On l’a fait aussi beaucoup tourner, à Stockholm notamment. Il n’y a pas eu trop de changements depuis la création mais la vraie différence c’est que Bernice, maintenant, transmet et remonte les ballets elle-même, ce qu’elle fait mieux que moi, parce qu’elle connaît la pièce de l’intérieur. C’est beaucoup plus clair.

Vladislav Marinov et Bernice Coppieters en répétition © Yan Revazov
Vladislav Marinov et Bernice Coppieters en répétition © Yan Revazov

 

Préférez-vous créer ou transmettre ?
Je préfère créer. C’est la particularité du chorégraphe. On a un travail qui n’existe pas sans les autres. Je dis souvent aux danseurs : « Vous êtes mon travail. » À ce moment, j’ai l’impression d’être vivant. Je ne suis pas vraiment pédagogue, et très impatient. J’ai envie de travailler avec des danseurs et danseuses qui ont compris tout ce que je cherche à faire et comment je cherche à le faire. Plus je vieillis, plus j’ai besoin d’avoir des interprètes qui perçoivent ma relation à la dynamique, à la musique, à l’intention. J’aime voir mon travail se révéler à travers le danseur : plus cet outil est performant et attentif, plus c’est intéressant pour moi.

Vous avez chorégraphié en juillet 2014 pour le Ballet du Bolchoï La Mégère apprivoisée. Souhaitez-vous désormais davantage créer à l’étranger ?
Au Bolchoï, ce fut une longue aventure, je suis rentré dans une relation de confiance et de désir. Tout s’est divinement bien passé mais cela faisait vingt ans que je ne l’avais pas fait. La dernière fois c’était chez Jiří Kylián, en 1990. À Monaco, je suis pris dans une structure importante (NDLR. le Monaco Dance Forum, l’École et la Compagnie) et je suis également responsable de la structure administrativement et financièrement. Me retrouver au Bolchoï et me dévouer essentiellement à la chorégraphie, c’était un moment délicieux. Mais j’aime avant tout créer dans ma structure avec les gens que j’ai choisis pour cela. Mon travail avec le Bolchoï, cela reste une exception car je n’ai plus le temps de créer à l’étranger. J’ai même dû décliner une offre de John Neumeier à Hambourg. Dommage que cette commande n’ait eu lieu qu’à mon 56e printemps… Je dois vous dire que j’ai beaucoup souffert de l’absence d’intérêt, pendant des années, des tutelles, de la presse, etc. J’ai eu de la chance de résister et j’ai survécu grâce à Monaco et à cette compagnie au sein de laquelle j’ai pu dire merde à tout le monde. Personne de l’extérieur ne peut me nuire : c’est un énorme luxe.

Il n’y aura donc pas de création prévue à Berlin pour le Staatsballett ?
Non, mais ce qui est sûr, c’est que je connais désormais les danseurs berlinois et j’ai, avec certains d’entre eux, des affinités. Si je devais être amené à faire une création à Berlin, ce serait sans aucun doute plus simple maintenant que je les connais.

Plus « simple » peut-être pas car vous n’êtes pas sans savoir que Sasha Waltz sera aux commandes du Staatsballett à compter de 2019…
J’aime le travail de Sasha Waltz, une grande metteuse en scène. Mais comment, par son travail, peut-elle nourrir 80 danseurs et danseuses de formation classique ? J’ai un gros doute. Si le fondement du répertoire du Staatsballett de Berlin passe aux commandes de Sasha Waltz, alors dans cinq ans, il n’y aura plus de danseurs capables d’assumer un répertoire que je trouverais dommage de voir disparaître. Mais, voyons ceci dit ce que Johannes Öhmann propose comme contenu…
Quand j’ai été nommé par la Princesse Caroline pour diriger les Ballets de Monte Carlo, une quinzaine de danseurs est partie. On ne peut jamais faire l’unanimité. C’est normal et c’est relativement inévitable. J’ai fait un essai d’un an pour voir si l’aventure était jouable. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi cette année d’essai n’est pas validée par plus d’institutions. Mais les danseurs berlinois ont raison de s’inquiéter d’une éventuelle disparition de la danse classique à Berlin.

Arshak Ghalumyan, Ekaterina Petina et Marian Walter en répétition © Yan Revazov
Arshak Ghalumyan, Ekaterina Petina et Marian Walter en répétition © Yan Revazov

 

Peut-on comparer avec les compagnies françaises ?
En France, c’est tragique. Il y a l’Opéra de Paris. Les compagnies de Bordeaux et Toulouse, vus leurs moyens, elles sont mort-nées. Le Ballet de l’Opéra national du Rhin, on va voir ce que cela devient. On doit faire face à un manque d’intérêt, mais n’est-ce pas la faute à un manque de chorégraphies néo-classiques intéressantes ? Un travail néo-classique sans pointes, ce n’est pas un travail néo-classique. Ce sont des contemporains qui survivent en venant récupérer ce qu’ils ont condamné pendant des années. C’est d’ailleurs amusant de voir que les gens s’en contentent quand même. Au niveau de la formation, c’est tout autant tragique : dans mes auditions, je ne trouve plus une danseuse de formation française avec une technique de pointes de qualité. Les conservatoires en France, c’est une catastrophe ! Aujourd’hui, leur mission c’est de former des amateurs. La messe est dite.

La danse est-elle cantonnée à demeurer l’art pauvre parmi tous les autres et, au-delà, la danse classique ne se meure-t-elle pas ?
C’est une vraie question : quel est l’avenir de ce type de compagnie dans le monde d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on offre aux danseurs de cette formation classique, au répertoire déjà existant ? Comment trouve-t-on une manière intelligente d’entrer dans une forme de modernité sans perdre l’outil essentiel qu’est la danse académique ? L’erreur c’est de croire qu’injecter une vision contemporaine à cet outil va le rendre beaucoup plus vivant, présent. Or, on ne demande pas à des musiciens qui ont une formation en musique baroque de jouer sur des instruments traditionnels. Je connais bien le problème à Monaco car on était une compagnie qui programmait énormément de ballets de Balanchine. Nos danseurs étaient en permanence entretenus dans cette spécificité qu’était la technique classique. Puis, j’ai commencé à inviter des chorégraphes contemporains comme Cherkaoui, Ekman, Goecke, etc. C’est passionnant, ça ouvre les esprits, mais ça ne nourrit pas la spécificité de la technique qui est la leur. Il y a une perdition de qualité dans leur travail qui fait que le jour où je reprends du Balanchine, c’est très mauvais.

Pourquoi cherche-t-on pourtant à vouloir moderniser à tout prix des compagnies tel que le Staatsballett de Berlin ?
On pense pouvoir moderniser une institution en nommant à sa tête une personnalité contemporaine. Or la modernité c’est un esprit. Forsythe l’a expliqué mieux que personne. Il a donné une dimension extrêmement contemporaine à la danse en gardant, en tout cas tout au début, cette technique spécifique de la danse classique. Mais il y a un manque tragique de chorégraphes intéressés par le travail sur pointes, allié à des propositions chorégraphiques suffisamment surprenantes : on a le sentiment qu’on est en train de stagner ! La critique a aussi son rôle à jouer car il est plus facile d’être surpris avec une écriture contemporaine, radicalement originale, qu’avec un travail néo-classique. La danse néo-classique ne peut surprendre que si on a une connaissance de son histoire et il faut aussi accepter son évolution comme quelque chose de subtile.

Nacho Duato en répétition © Fernando Marcos
Nacho Duato en répétition © Fernando Marcos

 

La problématique des « genres » est-elle inhérente au monde de la danse ?
Il est vrai que cette problématique ne se pose jamais dans un orchestre. On ne se demande pas pourquoi la Philharmonie de Berlin, par exemple, ne joue pas toute l’année du Hans Werner Henze. Les musiciens ne se le demandent pas parce que s’ils ne jouent que du Hans Werner Henze, ils seront incapables de rejouer du Beethoven. Comme certains portent un amour profond à Beethoven, d’autres ne peuvent résister à un Lac des Cygnes ! Il y a ici un no man’s land compliqué : on peut alors se retrouver coincé entre d’horribles conservateurs qui ne conçoivent pas un Lac des Cygnes divergent de celui d’Ivanov et Petipa, et des contemporains qui ne supportent pas l’idée qu’on puisse faire un travail narratif. Au milieu de tout celà, il n’y a pas grand-chose, et c’est bien là tout le problème.

Que pensez-vous du travail de Nacho Duato en tant que directeur du Staatsballett de Berlin ?
Quand je regarde la programmation de Nacho et le travail qu’il a fait à Berlin, je le trouve intelligent, fin. D’abord, il y a un bel état d’esprit au sein de sa compagnie. Parce que s’il y a de l’ennui en studio, cela ne peut pas marcher. Il y de beaux danseurs et danseuses, polyvalents et affûtés. On peut contester les choix de Nacho mais l’éventail, lié à l’outil spécifique qu’est celui du Staatsballett de Berlin, est original.

Les politiques ont-ils un rôle à jouer dans la nomination des directeurs de compagnie ?
Évidemment, mais il faut aussi arrêter de les charger. Les artistes ont besoin des politiques, et pas le contraire. Si on n’a pas d’argent public, on n’existe pas. Nous ne sommes pas des écrivains, des peintres ou des compositeurs. Pour travailler, nous avons besoin d’un outil, de danseurs qui sont payés. C’est à nous de faire l’effort d’aller vers les politiques pour leur expliquer ce qui doit être fait. Pourquoi le maire de Berlin saurait-il qu’une danseuse qui fait des pointes tous les jours va avoir du mal à travailler avec Sasha Waltz, même si cette dernière a créé une pièce avec les danseurs de l’Opéra de Paris ? On a l’impression que c’est une sorte de compromis qui arrange tout le monde et on ne fait plaisir à personne. Ou bien faudrait-il que les politiques aient une fois pour toutes le courage de dire haut et fort : « Cela ne nous dérange pas de mettre 80 danseurs au chômage car ce type de danse ne doit plus exister. »

Elena Pris, Vladislav Marinov et Bernice Coppieters en répétition © Yan Revazov
Elena Pris, Vladislav Marinov et Bernice Coppieters en répétition © Yan Revazov

 

Vous avez dit lors d’une précédente entrevue que « la spécialisation tue le monde ». Mais la spécialisation n’est-elle pas aussi une bonne chose, dans le monde du journalisme par exemple ?
Un bon journaliste fait le tri pour arriver à une synthèse, en développant un avis constructif par rapport à une vision globale des choses. J’aime la danse dans toutes ses formes. Ce qui m’insupporte, c’est que pour aimer quelque chose on soit condamné à détester l’autre. Il faut quand même avouer que la danse n’est pas le milieu le plus passionnant qui soit au niveau de ce qui l’entoure… La spécialisation n’en reste pas moins effrayante. Il est fondamentale de prendre une dimension plus généreuse par rapport à ce qu’il se fait, de garder ce nécessaire sens de la critique et d’être intransigeant envers ce qui peut sembler être de l’ordre de l’escroquerie ou du vide absolu.

Quels sont vos prochains défis ?
C’est la création, en décembre, avec mon ami Danny Elfman, compositeur des musiques des films de Tim Burton. Je ne voulais plus chorégraphier sur des partitions de musiques savantes ou classiques. La musique de film me fascine. On va créer un nouveau Coppélia dont la musique originale m’a toujours paru indigeste. Un ballet qui sera pensé autour d’un livre extraordinaire d’Auguste Villiers de l’Isle-Adam, L’Ève future. Ensuite, il y aura une autre création en avril 2018 aux côtés du compositeur français Bruno Mantovani qui m’a écrit une nouvelle partition pour orchestre de 45 minutes. Enfin, une nouvelle création est programmée au Bolchoï en octobre 2018…

J’ai entendu dire que les Ballets de Monte Carlo seraient invités par le Staatsballett de Berlin au cours de la saison 2017/18…
Peut-être…

OÙ ET QUAND ?

Deutsche Oper Berlin, première le 22 janvier 2017

Crédits Image de Une :  © Yan Revazov

 

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